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„Yitzhak Arad - La catastrophe des Juifs sur les territoires occupés de l’Union Soviétique (1941-1945) », Edition Tkuma, Dniepropetrovsk/Moscou, 2007.Fiche de lecture – Andrej Umansky – M1 Paris IVI. Introduction Depuis 60 ans chaque année des ouvrages sur la Shoah à l’Est sont publiés. Même aujourd’hui il reste encore beaucoup de questions et d’énigmes sur l’extermination de plus de deux millions et demi de personnes sur les territoires soviétiques. Jusqu’aux années 1990 et la chute du mur à Berlin, les archives Est et Ouest étaient divisées et il n’était pas possible de réunir les donnés de la justice allemande de l’Est et de l’Ouest avec les résultats de la commission gouvernementale extraordinaire soviétique qui avait enquêté entre 1943 et 1946 sur les crimes nazies dont l’extermination de la population juive en URSS#. N’oublions pas les archives du KGB qui contiennent des dossiers sur les collaborateurs et les prisonniers de guerre allemands#. Avant l´ouverture des archives à l´Est, plusieurs chercheurs comme Hilberg ou Reitlinger avaient essayé de retracer la Shoah à l’Est en l’intégrant dans des ouvrages généraux sur la Shoah#. Sinon, les recherches se concentraient sur des sujets précis comme certaines parties des Einsatzgruppen, les bataillons de police ou les crimes de la Wehrmacht#. L´un des premiers chercheurs à avoir utilisé les archives ouvertes dans les années 1990, plus accessibles qu’aujourd’hui, fut Dieter Pohl. Pour son ouvrage sur la Galicie orientale, il a pu travailler avec des archives non seulement régionales (comme à Lviv) mais aussi avec les archives déclassées à Moscou#. Puis ces archives ont été de plus en plus copiées et exportées dans les centres de recherches à Washington et Jérusalem. Mais le but de ces centres est d’abord de trouver le plus d’informations et de sources avant de les analyser. Cela explique que jusqu’à présent, il n’y ait que des travaux plus ou moins micro historiques issus de ces centres.
Le dernier grand problème est celui des langues. Les sources sont d’abord en différentes langues : l’allemand pour les documents des occupants et les dossiers de justice d’après guerre, le russe pour les commissions extraordinaires et les dossiers du KGB et puis toutes les langues régionales (Ukraine, pays baltes, Moldavie…). Il faut également noter les différences de langue des ouvrages et des résultats de recherches. Beaucoup de travaux n’existent qu’en russe ou en hébreux. Mais ces auteurs de leur coté n’ont pas toujours accès aux ouvrages de l’Europe occidentale ou des Etats-Unis. Il n´existe que très peux de sources traduites, comme le livre noir de Ehrenbourg et Grossman, un recueil de différents documents allemands en russe de Krouglov ou les rapports des Einsatzgruppen par Arad et Spector#.
En ce qui concerne les ouvrages sur l’Union Soviétique, il n´existe que des ouvrages régionaux sur l’Ukraine, certains pays baltes ou la Biélorussie. Or, ces ouvrages n’ont qu’un certain point de vue. Soit ils veulent démontrer des statistiques ou expliquer l’implication de certaines unités allemandes. Ce qui manquait à présent était un ouvrage général sur la Shoah à l’Union soviétique qui ne traite pas seulement de la question géographique mais aussi de toute la spécificité et diversité de la Shoah dans ce pays#. Ces dernières années, deux ouvrages essayant de remplir ce vide sont apparus. Il existe d’abord le livre d’Ilya Altman, directeur de la fondation « Holocaust » à Moscou, récemment publié en allemand, mais qui a été jugé trop généraliste et avec une tendance prosoviétique#. Un autre livre est celui de Yitzhak Arad, ancien représentant de Yad Vashem, intitulé la catastrophe des Juifs sur les territoires occupés de l’Union soviétique (1941-1945). Ce livre a été d’abord publié en hébreux en 2004 avant d’être traduit en russe et édité par les centres de la Shoah « Tkuma » à Dniepropetrovsk et « Holocaust » à Moscou en 2007#. II. L’Auteur L’auteur de l’ouvrage, Yitzhak Arad Roudnitski est né en 1926, dans la ville de Sventsionis en Pologne (aujourd’hui en Lituanie). En septembre 1939, il s’est enfuit avec sa sœur de Varsovie vers la Lituanie occupée par les soviétiques. Ses parents ont été tués par les Allemands pendant l’occupation allemande. A quinze ans, Arad s’est retrouvé dans ghetto de Vilnius, avant de fuir et de rejoindre les partisans biélorusses. Fin 1945, il quitte l’Union Soviétique pour rejoindre la Palestine où il fait carrière dans l’armée israélienne. En 1972 il prend sa retraite et prend la place de directeur de Yad Vashem à Jerusalem. En 2007, il a été convoqué par le parquet de Vilnius à cause de sa participation à un « groupe de combat du NKVD » pendant la deuxième guerre mondiale, ce qui a mené à des réactions violentes de la part des représentants juifs en Israël et Russie. Depuis 1980, Yitzhak Arad a publié plusieurs ouvrages importants, notamment sur les camps d’extermination de l’action Reinhardt et une collection de documents historiques relatifs à la Shoah dans l´Union soviétique. Il a aussi agi comme coéditeur avec Shmuel Krakowski et Shmuel Spector pour publier une partie des rapports des Einsatzgruppen en anglais et en hébreux. III. Le Contenu Le livre est composé de douze parties. La première partie explique la situation des Juifs en Russie et dans l’Union Soviétique avant la deuxième guerre mondiale. Puis Arad analyse la situation entre 1939 et 1941 et les changements pour la population juive dans les territoires annexées (partie n° 2). Après cette introduction, suivent les parties n° 3 à n°6 qui représentent une narration chronologique de la Shoah à l’Union Soviétique (22 juin 1941 à 1943/1944). Dans les parties suivantes se trouvent tous les sujets annexes : la liquidation de catégories de Juifs comme les Juifs étrangers, les prisonniers de guerre, les enfants nés de couples mixtes et les orphelinats juifs (partie n° 7), l’expropriation des biens Juifs (partie n° 8), le comportement de la population non-juive (partie n° 9), le rôle des organes octroyés par les allemands, comme les Judenrat et la police juive (n° 10), la résistance juive (n° 11) et l’attitude de l’Union Soviétique envers la Shoah et ses survivants après la guerre pour finir avec un chapitre de statistiques (n° 12). Ces parties seront présentées dans cet ordre. 1. Les Juifs avant la deuxième guerre mondiale et les événements entre 1939 et 1941 Dès le début le lecteur se rend compte que ce livre ne veut pas seulement retracer la Shoah à l’Union Soviétique à partir de l’agression allemande le 22 juin 1941, mais l’auteur prend le temps d´expliquer le contexte de la population juive bien avant ces événements. C’est ainsi qu’il explique le changement permanent du rôle des Juifs, d’une population exclue puis assimilée, puis poursuivie par les oppressions et les pogroms fin du 19ème siècle et début du 20ème siècle (9-17). Il suit une présentation de l’évolution et le rôle sociale et politique des Juifs en Russie et puis à l’Union soviétiques, avant d’arriver à la collectivisation et les kolkhozes juifs pour finir avec le constat d’un antisémitisme latent, alors que ou parce que beaucoup de Juifs ont monté dans l’échelle sociale (18-53). En citant Shmuel Ettinger, cette progression a « bouleversé tout la structure socio-économique de la communauté juive en URSS » #. En dehors des Juifs à l’Union Soviétique, l’auteur analyse aussi la situation des Juifs dans les territoires annexés en 1939 par l’Union soviétique (Pays baltes, Biélorussie et Ukraine occidentales) (54-70). Arad conclut cette partie en présentant les chiffres du dernier recensement en 1939 : plus de 2,1 millions de Juifs se trouvaient sur les territoires occupés par les Allemands en 1941. Les Juifs russes étaient plus assimilés que ceux en Ukraine et en Biélorussie (p.51) #. En ce qui concerne les événements entre 1939 et 1941, on retrouve non seulement les généralités historico-politiques, mais aussi le changement de la vie des Juifs surtout dans les territoires annexés qui ont apportés avec plus de 2,1 millions Juifs une croissance d’un chiffre total de 5,2 millions Juifs en URSS (p. 81). Arad présente de façon intéressante la situation ambivalente de la population juive pendant cette période (p. 81-108). Cette partie se termine par une brève présentation du plan Barbarossa et la création et structures des Einsatzgruppen (p. 109-124). 2. La Shoah en URSS en trois parties Arad divise la chronologie de la Shoah en URSS en trois parties : 22 juin 1941 – hiver 1941/1942 : exécutions de la plupart des Juifs dans les pays baltes, en Bessarabie, en Bucovine du nord et en Russie centrale. printemps 1942 – fin 1942 : Extermination des Juifs de l’Ukraine et Biélorussie occidentale et Russie de Sud début 1943 jusqu’au départ des troupes allemandes : liquidation des derniers ghettos et camps de travail Chaque partie est construite de façon géographique suivant la systématique allemande : les Reichskommissariats Ukraine et Ostland (administration civile) Territoires sous l’Administration militaire (« Nord », « Centre » et « Sud ») La Galicie orientale qui faisait partie du Generalgouvernement Les territoires sous administration roumaine : Transnistrie, Bessarabie et Bucovine du nord. L’auteur précise déjà dans son introduction qu’il ne peut pas analyser toutes les exécutions et tous les modes de tueries (p. 7). Il propose alors une présentation systématique selon l’importance des lieux : les grandes villes avec une grande communauté juive (Lviv, Minsk, Vilnius etc.) sont traitées de façon intensive puis suivent les villes avec une grande communauté juive qui a été exécutée principalement au début de la guerre (Kiev, Kharkov, Odessa, etc.) les villes de petite taille sont traitées (Pinsk, Ternopil’, etc.) de manière rudimentaire certaines petites communautés sont traitées en note de bas de page une analyse importante est attribuée aux régions russes avec peu de population juive et aux kolhozes juifs qui ne sont pas traités de façon large dans la littérature historique Finalement, Arad essaye de compléter son étude avec des statistiques très détaillées. Cette répartition est très importante pour l’ouvrage et permet de garder une structure et une rigidité dans la masse d´informations. Vue la densité des donnés sur 300 pages, il ne sera présenté ici que les points les plus importants de l’ouvrage. a) les évacuations et les pogroms Un sujet assez inconnu est la politique d’évacuation menée par les forces soviétiques. L’auteur décrit sur plus de 20 de pages le déroulement et les problèmes de l’évacuation (p. 135-157) pour en déduire que plus de 1,5 millions Juifs ont été évacués et près de 2,7 millions sont restés dans les territoires occupés (P. 154). En ce qui concerne les pogroms, Arad donne un bref aperçu des événements dans toutes les régions (158-168). b) Les exécutions en 1941 et 1942 Dans cette partie, l’auteur réussit à donner une vue d’ensemble très dense de l’extermination en 1941, tout en décrivant en détail les spécificités dans chacune des régions (p. 197-444). D´un grand intéret sont surtout les chapitres sur les exécutions dans les zones d’administration militaire (p. 268-292) et les territoires sous administration roumaine (p. 328-358 et 431-443). La participation de la Wehrmacht est malheureusement décrite de façon très courte sans donner plus de détails dans les différentes régions, alors qu’un grand nombre d’ouvrages existent sur son activité (p.307-320). Un sous-chapitre très détaillé est celui sur le sort des Juifs de montagne (p.423-427), qui est presque inconnu#. c) 1943-1944 Cette partie est brève dans son ensemble mais avec un chapitre détaillé sur l’opération 1005, surtout dans les pays baltes (p. 500-512). 3. Les « autres » groupes de Juifs exterminés Il est d’abord surprenant que l’auteur ait décidé de traiter certaines catégories de victimes en dehors de son analyse chronologique. Même si la partie sur les Juifs étrangers semble être superflue et incomplète (il manque p.e. la mention du convoi n° 73 qui est parti le 15 mai de Drancy en direction de Reval, Estonie et Kaunas, Lituanie) (p. 513-530), les autres parties se révèlent de grande valeur. Il y a tout d’abord un chapitre sur les prisonniers de guerre juifs dont plusieurs dizaines de milliers ont été isolés dans les camps et exécutés dès 1941 (p. 542). Puis l’auteur révèle que selon certaines sources plus d’un mille de prisonniers de guerre juifs se sont retrouvés dans les camps en Finlande et une partie d’entre ont été probablement tués là-bas. (p. 546). Arad arrive aussi à retracer sur quelques pages le sort des 2.000 Juifs finlandais qui ont survécu la guerre grâce au gouvernement finlandais. De plus, près de 300 Juifs finlandais ont participé aux combats au coté des forces allemandes (p. 547). Les deux derniers chapitres sur les couples mixtes et les enfants des orphelinats juifs sont courts mais comportent quelques extraits de témoignages qui représentent bien le sujet (p. 552-574). 4. L’expropriation des biens Juifs Même si ce sujet a été très bien travaillé par l’ouvrage récent de Martin Dean#, les donnés d’Arad sont d’un certain intérêt avec un grand nombre de témoignages et d’exemples précis (575-607). 5. Le comportement de la population non-juive Ce chapitre est un des points forts de ce livre. Ce sujet reste souvent de coté dans de nombreux ouvrages. Arad réussit à démontrer par des témoignages précis retrouvés dans les archives de Yad Vashem qu’une aide par la population non-juive était présente, avec des différences selon les régions (p. 608-634). A la fin de cette partie Arad décrit le comportement des représentants d’autres religions et les exemples d’aide comme par le métropolite Cheptitski en Ukraine et d’autres prêtres (p. 635-641). 6. Les Judenrat et la « police juive » Il est rare qu’un chercheur israélien analyse de façon intensive le rôle des Judenrat et de la « police juive ». L’auteur surprend par un grand nombre de détails sur leurs activités et démontre bien l’ambivalence et la tension sous lesquelles se trouvaient ses représentants. Ainsi on apprend la problématique entre l’entretien d’une structure sociale et l’impuissance face à la violence allemande. Surtout les deux pages sur la « police juive » se rapprochent de façon très différenciée du sujet (p. 642-672), ce qui est d’habitude un sujet tabou. 7. La résistance juive Etant lui-même membre, l’auteur consacre près de cent pages à la résistance juive dans les différentes régions occupées (p. 673-767). Il n’existe pas d’ouvrage qui a réussi à regrouper ce sujet de cette façon. 8. L’attitude de l’Union Soviétique envers la Shoah et ses survivants après la guerre Dans ce court chapitre (p. 768-790), Arad décrit les tentatives des Juifs survivants de retourner à leur vie normale et les frictions avec les autorités soviétiques. Cette partie ne traite que des premières années après la guerre et la présentation de l’évolution et du sort p.e. du comité juif antifasciste fin des années 1940 est à peine mentionné, mais cela serait déjà en dehors du sujet du livre. 9. Les statistiques La dernière partie est consacrée aux chiffres totaux des Juifs exécutés. L’auteur fait d’abord la différence entre les territoires « originaires » et les territoires annexés, pour arriver à une estimation globale de plus de 2,5 millions de victimes pour tout l’URSS avant le 22 juin 1941 (Pays Baltes, Ukraine, Biélorussie, Russie et Moldavie). On doit constater qu’Arad précise qu’il est impossible de retrouver le chiffre exact suite aux chiffres souvent trop élevés de la commission extraordinaire, qu’on peut néanmoins utiliser comme base de calcul (p. 791). Ainsi Arad constate presque le même chiffre de victimes pour l’Ukraine qu’Alexander Krouglov (Arad : 1.452.000 – 1.518.000, Krouglov : 1.600.000) #. . Les autres chiffres se présentent ainsi (p. 798): Biélorussie 556.000 – 582.000 Ukraine 1.452.000 – 1.518.000 Russie 55.000 – 70.000 Moldavie 176.000 – 179.000 Lituanie 196.000 – 200.000 Lettonie 73.000 – 74.000 Estonie 1.000 – 1.500 IV. Conclusion Il n’est pas surprenant que les conclusions de l’auteur coïncident avec les résultats de recherches actuels. Comme exemple on peut prendre le caractère public des exécutions qui étaient souvent visibles par tout le village (p.801). Arad a réussi à rédiger un ouvrage qui traite de presque tous les sujets de la Shoah en URSS. Evidemment, on peut trouver certains passages trop généralistes et reprocher à l’auteur de n’avoir pas utilisé tous les sources et ouvrages disponibles. De plus Arad n’explique pas l’implication des différentes unités allemandes et leur signification pour la Shoah. Finalement il aurait été souhaitable de retracer brièvement le travail juridique fait dans les pays Est et Ouest dans les derniers 50 ans. Or, beaucoup de textes utilisés par Arad sont rédigés en hébreux et russe ce qui permet au lecteur d’accéder à ce matériel. De plus, ce livre n’a pas pour but de retracer tous les détails de la Shoah à l’Est, mais il veut donner une vue générale sur le sujet. Ce livre de plus de 800 pages et d’un langage très simple est désormais le livre de référence sur la Shoah à l’Union Soviétique en étant à la fois une source d’information et un livre de formation pour l’enseignement de la Shoah à l’Est. Vendredi 27 Février 2009
Andrej Umansky
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