Compte-rendu du Symposium "Opération 1005" des 15 et 16 juin 2009 organisé par Yahad in Unum/Collège des Bernardins/Paris IV



Compte-rendu du symposium international
« L’Opération 1005 : les mesures mises en œuvre par les Nazis pour effacer les traces des meurtres de masse en Europe centrale et orientale, 1942-1944 »
organisé par Yahad In Unum, l’université Paris IV-Sorbonne, l’Holocaust Museum de Washington ainsi que le Collège des Bernardins,
qui s’est tenu les 15 et 16 juin 2009 à Paris.

Introduction


Opération 1005 : tel fut le nom de code de cette vaste entreprise dominée par le secret que l’Allemagne nazie mena pour détruire les preuves des meurtres de masse qu’elle a perpétrés en Europe lors de la Deuxième Guerre mondiale. La première conférence mondiale qui a eu lieu sur ce sujet a eu lieu le 15 et 16 juin au Collège des Bernardins, à Paris, co-organisée par le centre des hautes études sur l’Holocauste Musée Mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, Washington, le Collège des Bernardins, l’Université Paris IV-Sorbonne et l’association Yahad-In Unum.
Les deux journées ont été divisées en plusieurs tables rondes qui traitaient du processus de décision qui a abouti à la mise en œuvre de cette campagne d’effacement des traces du crime (A.), et comportera des études de cas et de lieux où l’Opération 1005 fut mise en œuvre, tant dans les camps et ghettos qu’en dehors de leurs enceintes, ainsi qu’une analyse du Sonderkommando 1005, de ses soulèvements, tentatives de fuite ou de sabotage de l’Opération 1005. Elle explicitera la technique employée par les Nazis pour faire disparaître les corps (B.), avant de se pencher sur la place des tiers et de consacrer une large place à la parole des témoins et rescapés (C.). Après avoir abordé les poursuites judiciaires de l’après-guerre, la conférence ouvrira le champ des études comparatives pour se concentrer finalement sur l’analyse du rapport entre l’Opération 1005 et le négationnisme (D.).

Connue des historiens, « L’opération 1005 » ne l’est pas du grand public. Elle le concerne pourtant, la disparition des corps rendant le deuil très difficile, sinon impossible. Ce qui est évident est qu’en l’été 42 des techniques et des hommes ont donc été mobilisés pour déterrer des corps et les brûler dans de nombreux pays de l’Europe de l’Est. Or, beaucoup de questions restent ouvertes comme le père Patrick Desbois l’a souligné lors de son discours inaugural : Peut-on parler d’une seule opération centralisée ou d’initiatives locales ? Peut-on évoquer le secret alors que les brasiers étaient allumés en public ? Enfin, des liens existent-ils entre cette opération et le négationnisme ?
Réunissant des témoins et acteurs du projet 1005, notamment Leon Weliczker Wells, survivant juif des “brigades de la mort”, et de très nombreux spécialistes venus du monde entier, ce colloque a cherché à mieux connaître et comprendre cette tentative des nazis pour faire disparaître les juifs.

L’holocauste, ou Shoah, est le génocide le mieux documenté. Et les négationnistes mentent, a tout d’abord déclaré Deborah Lipstadt, professeur à l’Université Emory, Atlanta; ils tirent leur cohérence de l’antisémitisme qu’ils veulent répandre. Quand, par exemple, ils disent que le journal d’Anne Franck est faux, ils n’en citent que des phrases tronquées, ce qu’ils doivent bien savoir. Ils s’appuient sur une perception déformée du monde.

A. La mise en œuvre de la 1005


La première table ronde consistait à éclaircir le rapport de l’opération 1005 dans la politique nazie ainsi que son champ d’application et le secret.

Selon Edouard Husson, maître de conférences à l’Université Paris-IV Sorbonne ce sujet crée plus de questions que de réponses. La peur de la défaite est certes un facteur important pour l’opération 1005, mais elle n’est pas le seul car cette opération est intrinsèquement liée au génocide des juifs. A l’automne 41, la guerre semble plus longue, il est certain que l’accumulation de cadavres pose aussi des problèmes d’hygiène. Pendant l’été 42, Himmler transmet à Paul Blobel l’ordre d’ouvrir les fosses et de brûler ces cadavres. L’opération 1005 débute. Selon le témoignage d’un brûleur « détruire les cadavres c’était nier ce qui n’était pas secret ». La planification 1005 s’inscrit dans le processus génocidaire, qui considère les populations locales comme faites de « sous-hommes » destinés à mourir ou être déplacés.

On se préoccupe «technique », on recherche la meilleure méthode ; Blobel s’inspire de l’opération T4 et teste des bains d’acide, qui ne se révèlent pas du tout adaptés ; il utilise un temps lance-flamme ou dynamite, pour les abandonner ensuite ; plusieurs modèle de fours sont expérimentés…. Car il faut vider les fosses communes, faire disparaître tous les corps et le faire rapidement. Ceux qui travaillent à cela sont liés par le secret et ont conscience qu’ils seront ensuite tués. Entre 1943 et 1944, la plus part des commandos 1005 vont être exécutés.

Le chercheur allemand Andrej Angrick qui travaille actuellement sur un ouvrage approfondi concernant l’action 1005 a décrit l’opération 1005 dans toute son étendue géographique. Du nord de l’Europe de l’Est avec les pays baltes et la région de Leningrad, jusqu’au Sud avec la Serbie, l’opération 1005 était une mission européenne. Le but d’effacer toutes les traces, n’a pas été atteint, mais tant qu’on ne parlera que d’Auschwitz et des autres camps d’extermination comme synonyme de la Shoah à l’Est, cet objectif de négation sera réalisé.

Or, des preuves vont exister, des photos faites par la Commission Extraordinaire soviétique (notamment à Yanowska, prêt de Lvov) et de nombreux témoignages vont être enregistrés. Il s’agit des prisonniers de la 1005 qui ont pu s’évader. Dans les années 50, l’expérience des juifs paraissait « trop extrême pour être crue ». Pourtant Suzanne Brown-Flemming de l’USHMM nous apprends qu’un des disparus avait écrit : « je supplie qu’on garde ces informations ». Une collection de photos et de témoignages peut être retrouvée aujourd’hui dans les archives de l’USHMM.

Des messages radio interceptés par le service secret britannique pendant la guerre donnent déjà des indices sur l’ensemble de l’opération 1005. Analysées par le chercheur anglais Stephen Tyas, ils abordent des points techniques : il fallait que les bûchers se consument entièrement ; on parle de 5.500 litres d’essence mais aussi de fumée et d’odeur ; on précise que cette opération est rattachée au bureau d’Eichmann; on évoque l’ouverture des charniers de Treblinka. Même si ces informations ne peuvent pas être comprises dans leur ampleur, ils montrent que l’opération 1005 n’a pas pu être cachée. L’échec du secret est encore plus prouvé par le nombre des évadés de l’opération 1005 et les dizaines de témoins trouvés par Yahad-In Unum en Ukraine et Biélorussie.

B. Etudes locales, techniques et acteurs de l’action 1005


A la suite de ce premier débat, des études locales ont été présentés lors de la deuxième table ronde. D’abord ont été présentés la crémation des corps à Auschwitz et les camps de l’action Reinhard. Ainsi Andreas Kilian, chercheur à Francfort/Main a décrit les travaux de crémation à Auschwitz et l’interaction avec Paul Blobel, le dirigeant de l’action 1005. Thomas Vojta, de l’Université Charles de Prague, a présenté l’effacement des traces à Treblinka. Et finalement David Rich du Département de la Justice à Washington, D.C. a analysé le lien entre l’action 1005 et les camps de l’action Reinhard. Même si la crémation des corps dans ces endroits ne fait pas partie de l’action 1005 stricto sensu, il y a la genèse commune des techniques : Paul Blobel avait expérimenté et recherché la meilleure méthode de crémation en été 1942 dans le camp de Chelmno.

Lors d’une deuxième partie de cette table ronde, trois chercheurs avaient présenté l’action 1005 en Ukraine, Biélorussie et en Pologne.

Ainsi Alexandre Kruglov, chercheur à l’Université de Kharkov en Ukraine a pu montrer une application diversité de l’action 1005 en Ukraine, occupée et divisée en quatre zones. Dans le district de Lvov qui faisait partie du General Gouvernement, s’est tenu ce qu’il faut bien appeler un centre de « formation à la crémation » avec diverses sections : comment bien déterrer les corps, comment niveler le sol, bien brûler, utiliser les moulins à os… En Ukraine, les nazis sûrs de leur victoire ne voulurent rien forcer, mais après la venue de Blobel deux équipes furent créées, les Sonderkommandos 1005A et 1005 B. A la question posée par Blobel en août 43, sur le nombre de fosses, les autorités locales du SD du Generalbezirk Volhynie-Podolie vont donner une liste de 198 ! Mais quand les Russes délivrèrent la région, seule une partie de ces fosses avait été «vidées ». Les Allemands auraient-ils manqué de temps ? Le but n’est pas atteint, manquait aussi le secret.

En Biélorussie aussi, les objectifs n’ont pas été atteints selon le chercheur israélien Leonid Smilovitsky. Pourtant les chiffres sont impressionnants: 260 camps de rétention et 300 ghettos juifs ; 250 000 morts avant l’été 42. Pourtant l’opération a débuté après l’arrivée de Blobel à Minsk ; il sait où sont les fosses, connaît bien les méthodes des Einsatzgruppen dont il était membre. Les consignes sont détaillées : fours à côté des routes, camions déversant si possible les corps directement dans les fours ; pourtant les nazis étaient souvent si pressés qu’ils fusillaient leurs victimes directement au bord des fours et la population locale était forcée d’apporter le bois… Mais l’Armée Rouge a trouvé des corps et, ici encore, on s’interroge sur le secret d’une opération dont l’odeur et la lueur des brasiers signalaient si fortement la présence.

Enfin, à partir des rapports établis lors des procès et des témoignages des survivants, Jens Hoffmann, journaliste berlinois a écrit un livre sur l’action 1005. Il décrit un scénario qui se répète, toujours funestement identique dans la campagne polonaise ou le camp de Borek.

Une troisième table ronde a éclairci les acteurs de l’opération 1005.


Ainsi le français Michel Morracchini, à 22 ans, était traducteur au procès de Nuremberg et rencontra Paul Blobel. Il le décrit comme actif et organisé, mais surtout répugnant et impitoyable. « Il n’avait aucun remord, il était même fier de ce qu’il avait fait, mais il cherchait à se faire passer pour un simple exécutant ». A l’époque de la guerre froide, on lui dit «vous n’allez pas nous faire croire que cette histoire de crémation est vraie » ; même scepticisme de la part de son éditeur quand il veut écrire sur les viols fréquemment commis par les Einsatzgruppen, sous l’emprise de l’alcool.

Des témoins, le doctorant parisien Patrice Bensimon en a rencontré, pour Yahad-In Unum en Ukraine et Biélorussie sur place mais aussi dans les comptes-rendus des commissions soviétiques. Comme l’exécution massive des juifs ne s’est pas faite à l’insu des populations, chacun savait que l’on tuait et brûlait les juifs ; l’opération 1005 n’a pas été un secret, c’était l’affaire de l’occupant - qui se souciait fort peu de ces sous-hommes - demandant au besoin le concours des autorités locales. Les témoins de Yahad étaient alors des enfants curieux, ignorés ou encouragés par les Allemands. Mais qui n’obéissait pas, le payait de sa vie.
De même, Andrej Umansky, membre de l’équipe de Yahad-In Unum, a tracé la vie de deux survivants mois connus de l’action 1005 à Kiev et à Kaunas. Umansky et Bensimon posent finalement la question de la concomitance entre l’élimination des traces et celle des dernières victimes, brûlées vivantes dans les fosses.

La deuxième journée a été ouverte avec une intervention d’un des derniers survivants vivants de l’action 1005 : Leon Weliczker Wells.
Il n’a pas 18 ans quand il est arrêté pour faire partie de la « brigade de la mort » à Lvov. 120 personnes dorment dans la même tente que lui, les plus jeunes et les plus âgés ; dans l’autre tente, les plus forts, sont affectés aux tâches dures : ouvrir les fosses, sortir les cadavres, les brûler. Leon Weliczker Wells est d’abord compteur de cadavres puis, va récolter les dents en or et autres objets supposés de valeur, qu’il remet chaque soir à un SS.
En 1943, il a pu s’évader et rédiger plus tard un livre à la base d’un journal tenu lors des événements.

L’artisanat local le plus simple côtoie la haute technologie, fera remarquer lors de son intervention sur les techniques de l’action 1005 le Père Patrick Desbois. Il s’interroge aussi qu’«aucun matériel n’a été créé, celui qui a été utilisé provenait des villages. » L’action 1005 était alors une démarche artisanale et jamais industrielle.

C. Justice et représentation de la destruction des corps


Cette partie du colloque va être ouverte par le chercheur américain Joe Delap, de l’Université de Jacksonville (Floride), qui présente une analyse du roman de Daniel Silva A Death in Vienna et son contenu relatif à l’action 1005. Selon Delap, les romans peuvent donner une substance à la mémoire, les personnages de fiction aident à comprendre ceux de la réalité. La littérature peut créer des systèmes de pensée plus précis que la mémoire publique.

Le procureur allemand Joachim Riedel, donne ensuite un aperçu de la persécution des crimes nazis, notamment ceux liés à l’opération 1005, par la justice allemande. Dès 1945, la justice allemande s’est intéressée à l’opération ou action 1005, mais ce n’est que dans les années 60 que les premiers procès dit « 1005 » ont eu lieu à Stuttgart, Hambourg et d’autres villes allemandes. En ce qui concerne la RDA, il n’y a eu aucun procès 1005.

Ensuite, Serge Farnel, a présenté les parallèles avec le Rwanda où, après les massacres, à certains endroits, a eu lieu l’effacement des traces. Ici, la destruction des corps a rendu toute enquête impossible et la vérité difficile à rétablir.

La perspective psychanalyste du sujet est présentée par Jean-Jacques Moscovitz, selon lequel la psychanalyse évoque la jouissance des bourreaux, qui, poussée à l’extrême, conduit à l’horreur. L’acte de tuer peut être refoulé une fois qu’il a été commis. En l’occurrence, il le fut avant, il s’agit donc de négationnisme, dont l’opération 1005 est la concrétisation. Le «tu ne tueras point » était devenu « tu n’as pas tué ». Le silence construit par l’Etat a permis les actes des bourreaux.
Nommer ces violences, donner à chaque victime une sépulture.

D. L’opération 1005 et le négationnisme


La dernière table ronde avait été ouverte par le chercheur allemand Dieter Pohl qui avait présenté une des raisons de l’application de l’opération 1005 par les Allemands. Deux épisodes seront importants : la découverte des fosses communes de Katyn et la défaite de Stalingrad. Cela va pousser les Allemands à essayer à effacer cette page de l’histoire, « jamais écrite ».

Puis, l’anglais Nick Terry a présenté l’évolution du négationnisme à partir de 1945 jusqu’au 21ème siècle, siècle de l’avènement d’Internet. Les négationnistes réinterprètent les faits, minimisant l’extermination des juifs et négligent toute documentation. Et s’ils sont, certes, très prégnants sur internet, ils sont moins nombreux qu’il y a 10 ans, mais toujours présent.

Enfin, Serge Klarsfeld a retracé son très ancien combat avec le négationnisme. “Il n’était pas possible, affirma-t-il, d’aller au procès de ceux qui ont dirigé la solution finale en France – procès obtenus après des années de combat – sans avoir le nom des victimes. Après un long travail, en 1990 un ouvrage de référence est publié et traduit dans de nombreuses langues. Mais, dès les années 70, des publications pseudo-scientifiques ont contesté tout ce travail, des condamnations sont alors tombées.

Conclusion


Le colloque a été clôturé par les divers acteurs et partenaires de ces deux jours : à la suite du Cardinal de Paris, André Vingt-trois se sont exprimés Georges Molinié, président de l’Université Paris-IV Sorbonne, Richard Prasquier, président du CRIF, Paul Shapiro, directeur du Centre des hautes études sur l’Holocauste de Washington, Deborah Lipstadt, Edouard Husson, Andrej Angrick et le Père Patrick Desbois.
Le Cardinal archevêque de Paris a remercié les historiens et ceux qui sont allés interroger les témoins, il a salué les efforts des vivants et a rappelé que le respect du corps des défunts exprime le respect des hommes. Il a annoncé que les Bernardins allaient développer l’enseignement et la recherche devenant le 1er centre universitaire catholique à étudier la shoah et la transmission.

Le professeur Molinié invite à réfléchir à ce mélange entre industrialisation et aspect artisanal des massacres et réfléchir au fait que cette extermination absolue est une des caractéristiques sinon la seule, du 20° siècle ; une extermination qui n’était ni économique, ni religieuse, ni militaire, ni idéologique et s’est déroulée dans un monde (l’Allemagne) dont le développement technique, philosophique, moral et artistique avait un degré jamais atteint.
Paul Shapiro a mis en garde contre le danger de ne pas entendre les voix des victimes et des survivants, voix de ceux qui sont sans pouvoir. L’opération 1005 cherchait à détruire les corps, et, de ce fait, à faire disparaître le crime, les criminels, ainsi que la responsabilité.
Effacer les traces, c’est la première étape vers le négationnisme, a redit Deborah Lipstadt. Se félicitant de se retrouver entre des universitaires et des religieux, elle a rappelé que pour la tradition juive s’occuper des morts était de ce qu’il y a de mieux. «Vous faites œuvre de bonté absolue », a-t-elle conclut à l’adresse de tous.
Richard Prasquier s’est interrogé sur le détournement de la modernité ainsi opéré. Faire disparaître des images, c’est s’attaquer la mémoire ; surtout aujourd’hui où rien n’existe sans l’image. L’action 1005 c‘est aussi la biologisation de l’individu, faisant de lui un corps dont on peut faire ce qu’on veut. Le travail du Père Patrick Desbois et de son équipe rend à ces défunts leur présence d’homme.

Nous sommes à l’ère du soupçon avec une mise en doute systématique de la vérité. Généralisé, ce soupçon conduit au négationnisme. Ainsi l’opération 1005 rend-elle compte d’une distorsion de la modernité. Mais l’étudier, c’est se pencher sur des hommes à qui on a fait brûler le cadavre d’hommes tués par d’autres hommes. C’est rendre aux défunts leur humanité.


Lundi 10 Août 2009
Yahad in Unum
Lu 811 fois





Partenaires scientifiques de Yahad-In Unum: Université de Picardie/ Collège des Bernardins/Center For Advanced Holocaust Studies/Paris-Sorbonne