Dans l’ombre de la Shoah : les progroms de guerre civile russe (1918-1921)

par Nicolas Werth (1).

Extraits d’un article paru in : Revue d’Histoire de la Shoah, 2/2008.
Avec l’autorisation de reproduction de Nicolas
Werth et du Mémorial de la Shoah

(Les notes se trouvent en fin d'article)






Dans l’ombre de la Shoah, les pogromes des guerres civiles
russes de 1918-1921 sont restés un événement peu étudié (2) eu
égard à l’ampleur exceptionnelle des plus grands massacres de
Juifs avant le génocide : au moins 100 000 tués, 200 000 blessés
et invalides, des dizaines de milliers de femmes violées, 300 000
orphelins dans une communauté de quelque cinq millions de
personnes (3) ! Trois raisons au moins peuvent être avancées pour
expliquer ce relatif désintérêt : l’accès particulièrement difficile
aux sources, dispersées, en partie disparues (4) ou longtemps
inaccessibles (pour celles qui étaient restées en URSS) ; la « dilution
» des pogromes dans cet immense tumulte, ce « Temps des
troubles (5) », cet affrontement multiforme et désordonné, ce
concentré de brutalisation qu’ont été les guerres civiles russes,
tout particulièrement aux confins d’empires (Biélorussie,
Ukraine) ; enfin, l’ombre immense portée par cet « événement monstre
» qu’a été la Shoah.

Depuis peu, toutefois, les pogromes des guerres civiles russes
font l’objet d’un regain d’intérêt, notamment de la part des historiens
russes. En témoignent, entre autres, les travaux remarquables
d’Oleg Boudnitskii et le grand recueil de documents qui vient de
paraître à Moscou, aux éditions Rosspen, Le Livre des pogromes,
édité par une équipe d’historiens et d’archivistes russes et biélorusses,
sous la direction de Lidia Borissovna Miliakova (6). Ce gros
volume (plus de 1 000 pages) renoue en un sens avec les trop rares
recueils de documents et de témoignages édités dans les années
1920 (notamment dans les milieux de l’émigration, à Berlin, New
York ou Kharbin) par Sergei Gusev-Orenburgskii, Elias Tcherikover,
Nahum Shtif, Nahum Gergel, Elias Heifetz, Joseph Shekhtman,
témoins et militants de la cause juive (7). Les sources exploitées dans
les deux cas sont les témoignages recueillis, dès mai 1919, auprès
des survivants et des réfugiés, par divers organismes et associations
d’aide aux victimes, mais aussi les rapports d’enquêtes faits par ces
mêmes associations : Comité panrusse juif d’aide aux victimes des
pogromes, Société juive d’aide aux victimes de la guerre et des
pogromes, Section juive du Commissariat du peuple aux
Nationalités, Département d’aide aux victimes des pogromes auprès
de la Croix-Rouge russe en Ukraine, etc (8).

Le présent article se bornera à dégager les principales avancées de
l’historiographie la plus récente sur ce crime de masse encore
méconnu (…).Les pogromes des guerres civiles russes (9) constituent la troisième vague de pogromes dans l’histoire de la Russie moderne (10), toutefois leur contexte, leur ampleur sans précédent et leurs modalités les
distinguent radicalement des pogromes précédents et en font un
événement qualitativement différent.

Rappelons que la première vague de pogromes eut lieu en 1881-
1884 dans le sillage de l’assassinat du tsar Alexandre II (le 1er mars
1881). Les pogromes dans la « zone de résidence » des Juifs de l’empire
apparaissent alors comme l’exutoire des nombreuses « peurs » et
rumeurs consécutives à l’assassinat du tsar, attribué aux Juifs. Ces
rumeurs sont attisées par toute une série de mesures politiques qui
aggravent les discriminations légales contre les Juifs (lois de mai
1881). La passivité, voire la complicité, des forces de l’ordre permet
aux instincts de la populace, avide de pillage, de se déchaîner, tout
particulièrement à l’occasion des grandes fêtes religieuses (pogromes
de Pâques 1882, 1883, 1884). Si les atteintes aux biens sont considérables
(on estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre de
propriétés et magasins pillés), le nombre de victimes ne dépasse pas
quelques centaines (11).

La seconde vague de pogromes, plus importante, déferle dans les
années 1903-1906. L’événement déclencheur est le meurtre, en avril
1903 – aussitôt transformé en « meurtre rituel » – d’un garçonnet à
Dubossary, petite ville proche de Kichinev. Quelques jours plus tard,
à l’occasion de la fête de Pâques, la foule attaque, trois jours durant,
les quartiers juifs, pille des centaines de magasins, brûle des
centaines d’habitations, tue des dizaines de Juifs. Les forces de
l’ordre restent passives. Les pogromes s’amplifient en 1904 et 1905
pour culminer fin 1905-début 1906, dans un climat général d’agitation
révolutionnaire. Au cours des deux derniers mois de l’année
1905, on recense pas moins de 657 pogromes, plus de
3 000 victimes, 15 000 blessés, principalement en Bessarabie, à
Odessa (800 tués, 5 000 blessés fin octobre 1905), à Varsovie, dans
les provinces de Grodno et de Kherson (12). La police et les partis
monarchistes et d’extrême droite exploitent habilement les préjugés
et les peurs populaires dans une situation de pénuries et de chaos
politique consécutifs aux événements révolutionnaires et aux grèves
insurrectionnelles de l’hiver 1905-1906. Pour le pouvoir tsariste,
convaincu de la collusion entre Juifs et révolutionnaires, les
pogromes organisés ou du moins encouragés sont aussi une manière
de combattre la révolution. Le dernier grand pogrome de cette
période est celui de Sedlits, en Pologne ; de manière significative, sa
date (septembre 1906) correspond aux derniers feux de la révolution
manquée de 1905-1906.

C’est dans un contexte tout à fait différent – celui de la Grande
Guerre – que s’inscrit la troisième vague de pogromes qui débute, sur
une large échelle, dès la fin de 1914, en liaison avec une politique
d’expulsion, puis de déportation de la population juive décrétée par les
autorités militaires dans les zones du front et de l’arrière proche, en Pologne, Lituanie, Courlande, Biélorussie, Ukraine occidentale
(Volhynie et Podolie) et Galicie autrichienne, temporairement occupée
début 1915 par les troupes russes à la suite d’une campagne militaire
couronnée de succès. Ce faisant, le haut commandement militaire ne
faisait que mettre en pratique les théories, enseignées dans les académies
militaires depuis la fin du XIXe siècle, sur les « populations
suspectes en temps de guerre »(13). Il était admis qu’en cas de conflit, un
certain nombre de « populations suspectes », au premier rang
desquelles figuraient, en Asie centrale, les « indigènes musulmans » et,
sur les marges occidentales de l’empire, les Juifs et les sujets russes
d’origine allemande, devraient être « neutralisées », expulsées et
déportées. Concernant les populations juives, le haut commandement
justifiait ces expulsions par le fait que les Juifs, qui parlaient yiddish,
une langue « proche de l’allemand », étaient autant d’espions et de
traîtres potentiels ; la « propension à trahir » des Juifs, expliquaient les
militaires, était également liée à « la cupidité ancrée profondément
dans le caractère même de ceux qui avaient fait crucifier le Christ (14) ».
Avec les revers, puis la débâcle de l’armée russe au cours de l’été 1915,
les expulsions de communautés juives dans les zones du front et de
l’arrière proche s’amplifièrent, se transformant, par endroits, en véritables
déportations organisées par convois ferroviaires affrétés pour
l’occasion ; au total, plus d’un demi-million de Juifs furent déplacés
de force dans la seconde moitié de 1915. Ces actions s’accompagnèrent
souvent d’exactions (contributions sur la population), de
violences, voire de pillages, de mises à sac de synagogues et de
pogromes, où s’illustrèrent tout particulièrement les unités de
Cosaques (15). L’avancée de l’armée commandée par le général Broussilov
en Galicie (au printemps 1916) donna également lieu à d’innombrables
pogromes ; l’un des plus terribles fut celui de la petite ville de
Butchach où, en juin 1916, une unité de Cosaques massacra plusieurs
dizaines de personnes, saccagea toutes les synagogues et profana le
cimetière juif (16). Point important à noter ici : c’est dans le cours des
campagnes militaires de 1915-1916 menées dans les zones à fort
peuplement juif que la violence antisémite contre les populations
civiles, toujours tolérée et souvent encouragée, devint une pratique
courante dans les unités combattantes. Elle conforta, parmi la troupe
formée à 90 % de paysans, toute une série de stéréotypes sur le « Juif
traître », le « Juif infidèle », le « Juif accapareur et spéculateur » et, plus
encore, le sentiment d’impunité quand il était question de « casser du
youpin » (pobit’ jida)(17). Au cours de l’année 1917, les pogromes continuèrent, dans une conjoncture politique et militaire dégradée,
marquée par l’effondrement des institutions d’encadrement et d’autorité,
la faillite de l’État, l’exacerbation des antagonismes sociaux et
nationaux, le développement des pénuries, surtout dans les villes, la
décomposition progressive de l’armée et la diffusion des violences des
zones militaires vers l’arrière. Les pogromes étaient le plus souvent
initiés par des bandes de déserteurs ou des soldats de garnison devenus
maîtres de petites villes où plus aucune autorité n’était en mesure d’assurer l’ordre public. Les Juifs étaient attaqués sous le prétexte que, se
livrant au commerce, ils spéculaient sur les pénuries et faisaient
monter les prix ; en réalité, l’occasion était trop belle de se livrer impunément au pillage et aux profanations(18). Les plus grands pogromes eurent lieu en septembre et octobre 1917, à Tambov, Roslavl, Gomel, Bobrouïsk et Nesvij (19). Ces pillages, accompagnés d’exactions (mises à sac de synagogues, profanations de cimetières), de viols et de
massacres, s’inscrivaient clairement dans le prolongement de pratiques
mises en oeuvre, de manière certes plus « ordonnée », par l’armée russe
au cours des deux années précédentes.

Une première « filiation » des pogromes des guerres civiles russes
peut ainsi être établie. Nous sommes loin des violences, largement
spontanées, d’une communauté de « voisins », caractéristiques des
pogromes des années 1881-1884 et 1903-1906. À partir de 1914, les
pogromes apparaissent comme des crimes de guerre commis par des
unités régulières, puis, à partir de l’été 1917, par des combattants
qui ne sont plus encadrés, déserteurs, permissionnaires ou soldats
de garnison.

Soulignant le fil qui relie les pogromes de la Grande Guerre, ceux
de 1917 et ceux des années 1918-1921, l’historien Richard Pipes
inscrit ces derniers dans le phénomène plus général du razgrom
(destruction violente) généralisé qui s’abat sur l’ex-empire russe à
partir de la seconde moitié de 1917 sous des formes aussi diverses
que la mise à sac des demeures seigneuriales, la résurgence des
guerres paysannes, la disparition des frontières entre sphère civile
et sphère militaire, ou encore la brutalisation généralisée des
comportements sociaux (20). Peter Kenez, de son côté, voit dans les
pogromes perpétrés par l’Armée blanche en 1919 un phénomène
radicalement nouveau, moderne, fondé sur un antisémitisme
doctrinal exacerbé devenu « le point focal d’une vision du monde (21) »
qui ferait du mouvement blanc un véritable « mouvement protonazi» :
« En matière d’antisémitisme, écrit Peter Kenez, les officiers
blancs étaient les précurseurs des nazis (22). » Les travaux récents sur
les pogromes des guerres civiles russes permettent-ils de trancher
entre ces deux interprétations ?

L’un des grands apports du Livre des pogromes édité par Lidia
Miliakova est de resituer l’ensemble des pogromes des années 1918-
1921 dans leur contexte local et de nous rappeler que tous les protagonistes des guerres civiles se sont, sans exception, massivement
livrés à des pogromes, dont le nombre total, entre 1918 et 1922, a
dépassé les deux mille (23). Armée des Volontaires (Armée blanche) du
général Denikine, unités militaires de la République populaire ukrainienne, troupes commandées par les nombreux atamans, chefs de
guerre autoproclamés combattant pour un camp ou pour un autre,
ou poursuivant leurs propres buts (pillage), Cavalerie rouge
commandée par le général Boudienny, formations mal identifiées de
« bandits » et de déserteurs, armées insurrectionnelles paysannes
– tous ont été impliqués dans des violences de masse contre la population
civile juive. L’Ukraine occidentale (78 % des pogromes) et, loin
derrière, la Biélorussie (14 % des pogromes), lieux majeurs de
concentration de la population juive de l’ex-empire russe, ont été les
deux principaux champs de ces terribles violences (24). Rappelons brièvement la situation très spécifique – et particulièrement complexe –
de l’Ukraine durant ces années. Plus que nulle part ailleurs, la guerre
civile y a été un chevauchement de conflits opposant une multiplicité
de formations armées, y compris étrangères (Allemands et
Austro-Hongrois jusqu’à la fin de 1918, Polonais en 1920). Les villes
ont été prises et reprises par les différents camps en présence (Kiev
– pour ne citer que cet exemple – a changé neuf fois de maître entre
janvier 1918 et mai 1920). Les bolcheviks, cantonnés début 1918 à
l’est de l’Ukraine (Kharkov), dans les régions russophones et
ouvrières, n’ont commencé à occuper l’Ukraine occidentale qu’à
partir du début de l’année 1919, après le départ des troupes d’occupation
allemandes qui avaient soutenu, depuis la conclusion du
traité de Brest-Litovsk (mars 1918) le gouvernement ukrainien dirigé
par le hetman Skoropadskii, lui-même aux prises avec une opposition
nationaliste et paysanne qui ne supportait pas le protectorat
allemand. La défaite de l’Allemagne, en novembre 1918, scelle le
sort du régime du hetman Skoropadskii, renversé par l’opposition,
dirigée par Vinnitchenko et Petlioura, qui proclament une
République populaire ukrainienne. Au même moment, l’Armée des
Volontaires, dirigée par le général Denikine et appuyée par les
Cosaques du Don et du Kouban, prépare, à partir du sud de
l’Ukraine, la reconquête dont le but ultime, une fois le régime
bolchevique abattu, est de reconstituer l’unité de la « Russie une et
indivisible » et de mettre fin à la sécession de l’Ukraine. Après des
succès initiaux (début 1919), qui leur ont permis d’occuper Kiev et
une partie de l’Ukraine occidentale, les bolcheviks sont contraints
de battre en retraite devant trois adversaires : Petlioura, Denikine et
les paysans ukrainiens insurgés contre la politique agraire des
bolcheviks. En Ukraine, en effet, les bolcheviks ont décidé non pas
de redistribuer les terres aux paysans (ce qu’ils ont fait en Russie),
mais de collectiviser les grandes propriétés, afin de faciliter le transfert
des abondantes ressources agricoles ukrainiennes vers les villes
affamées de Russie, centre névralgique du pouvoir bolchevique (25).
Contre cette politique, des centaines d’insurrections paysannes éclatent
dès mars-avril 1919 ; les paysans insurgés et les déserteurs de
l’Armée rouge rejoignent des formations irrégulières emmenées par
des chefs de guerre autoproclamés « atamans », eux-mêmes souvent
officiers supérieurs ayant déserté l’Armée rouge avec une partie de
leur unité, armes et bagages. C’est dans cette mêlée inextricable, au
moment où l’Armée rouge doit battre en retraite jusqu’au coeur de
la Russie centrale, que se situe l’apogée des pogromes (mai-octobre
1919) commis indistinctement par les troupes de Petlioura, les
Blancs et les chefs de guerre.

Pourquoi cet acharnement contre la population juive, concentrée
pour l’essentiel dans les bourgs et les petites villes d’Ukraine ?
À cette date, la « conjonction fatale » (selon Richard Pipes) qui
associe Juifs et bolcheviks est déjà largement consommée. Comme
l’expliquait un contemporain des événements, juif lui-même :
« Avant la Révolution, le peuple n’avait jamais vu un seul Juif en
position d’autorité : ni en tant que gouverneur, ni en tant que
policier, ni même en tant qu’employé des postes. Bien sûr, il avait
eu jusqu’alors des temps meilleurs et des temps plus difficiles,
mais le peuple russe avait peiné, travaillé dur, survécu, la Nation
russe avait grandi, forci, s’était enrichie, le nom de Russe inspirait
de la crainte à tous les étrangers. Et voilà que maintenant on
voyait le Juif à chaque coin, dans chaque allée du nouveau
pouvoir. Le Russe le voyait à la tête de Moscou, l’ancienne capitale,
et maître de la capitale sur la Neva, et de surcroît commandant
l’Armée rouge […] Le Russe voyait que la perspective
Saint-Vladimir portait maintenant le glorieux nom de Nakhimson,
la perspective Liteinyi avait été rebaptisée Volodarskii et Pavlovsk,
Slutsk […] Doit-on s’étonner que, comparant le passé et le présent,
le peuple en soit venu à la conclusion que le nouveau régime était
le régime des Juifs, et donc diabolique (26) ? »

« Seuls les Juifs ont tiré profit de la Révolution, tous les autres
n’en ont retiré que du malheur – telle est l’opinion unanimement
répandue », écrivait de son côté, en avril 1919, au terme d’une
tournée en Ukraine, l’un des plus proches collaborateurs de Felix
Dzerjinskii, le responsable tchékiste Grigorii Moroz, juif lui-même,
dans une lettre adressée au Comité central. « On entend partout, dans
les wagons, dans les gares, les bazars, les cantines et même dans les
clubs ouvriers : les youpins sont partout, ils ont pris le pouvoir. Ils
sont en train de tuer la Russie. Le pouvoir soviétique, ça pourrait
encore aller s’il n’y avait pas des youpins partout ! » Et Moroz de
proposer de remplacer d’urgence, en Ukraine, tous les communistes
juifs ayant des postes de responsabilité par des communistes russes,
à défaut d’Ukrainiens (27) !

Citons un dernier témoignage illustrant cette « conjonction
fatale » des Juifs et des bolcheviks dans les esprits, et tout particulièrement
dans l’Ukraine de 1919. Il émane d’un haut responsable du
Commissariat du peuple au Ravitaillement, Nikolaï Materanskii, de
retour d’un voyage en Ukraine en mars 1919.

« Les circonstances particulières de la situation politique en Ukraine ont fait que les jeunes Juifs éduqués ayant rompu avec le milieu du shtetl ont constitué le principal vivier des cadres
communistes lors de notre récente conquête du pouvoir […] La
paysannerie ukrainienne, qui n’est pas contente de notre politique
agraire, et qui, depuis longtemps, n’aime pas les Juifs, est
persuadée que ceux-ci ont « pris tout le pouvoir », à Moscou
comme à Kiev – aussi l’antisémitisme est-il aujourd’hui exacerbé.
On entend partout « Nous ne nous plierons pas au pouvoir des
youpins ! » L’antisémitisme est à la racine de nombre de soulèvements
paysans de ces dernières semaines. La haine des Juifs s’alimente
aussi à la place que ceux-ci occupent dans les secteurs du
commerce et du ravitaillement […]. La question du ravitaillement
devenant chaque jour plus critique, et les prix montant en flèche,
il n’est pas étonnant que la haine envers les « Juifs-spéculateurs »
et les « Juifs au pouvoir » grandisse. L’antisémitisme est présent
dans toutes les couches de la société : chez les paysans, parmi
l’intelligentsia, les soldats de l’Armée rouge, qui accusent les Juifs
d’être des « planqués », et même parmi les communistes russes qui
semblent eux aussi en vouloir aux Juifs d’occuper des postes de
responsabilité » (28).

La direction bolchevique était parfaitement au courant de cette
situation mais, consciente de l’impopularité de sa politique, préférait
garder le silence sur les pogromes pour ne pas, en les dénonçant
vigoureusement, fournir d’arguments à ses adversaires. Le 18 avril
1919, à une réunion du Politburo, Trotski demanda cependant que
les cadres juifs et lettons des unités militaires de la Tcheka opérant
en Ukraine fussent mutés à l’arrière (29). L’exemple du Comité régional
à l’Approvisionnement de Kiev, où 120 des 150 fonctionnaires
étaient juifs, et la forte surreprésentation juive dans les appareils de
la Tcheka ukrainienne furent aussi évoqués lors de cette réunion
comme « contribuant à semer le trouble dans les esprits de la population
rurale » (30). Si l’adhésion d’une minorité de Juifs, le plus souvent
jeunes et éduqués (ayant généralement rompu avec leur milieu d’origine)
au bolchevisme, est une réalité avérée, le phénomène doit être
fortement nuancé – pour prendre l’exemple de l’Ukraine – concernant
la masse de la population juive des petites villes, celle qui eut
le plus a souffrir des pogromes. Rappelons cette seule donnée : aux élections locales qui se déroulèrent fin 1918 dans quelque deux cents
communautés juives d’Ukraine, les partis religieux et sionistes
recueillirent plus des deux tiers des voix, l’ensemble des formations
socialistes obtenant moins d’un tiers des suffrages. Sur l’échiquier
politique, les communautés juives apparaissaient bien plus conservatrices
que les communautés russes ou ukrainiennes, davantage
gagnées aux idées de la Révolution, sinon du bolchevisme (31).

Deux éléments d’explication semblent, à ce stade, suffisamment
établis pour commencer à comprendre ce qui a contribué à rendre
possible la vague de pogromes des guerres civiles russes de 1918-
1921 : les violences (expulsions, déportations, pogromes) exercées à
l’encontre des populations juives par les militaires au cours de la
Grande Guerre ont été largement banalisées ; la collusion supposée
entre Juifs et bolcheviks a cristallisé les haines de tous ceux qui s’opposaient au bolchevisme.

Peut-on toutefois distinguer des spécificités propres aux
pogromes perpétrés par les différents acteurs ?
Les dirigeants blancs, le général Denikine en tête, se sont
toujours défendus, dans leurs écrits et leurs mémoires, d’avoir
encouragé les pogromes. Au contraire, ceux-ci auraient largement
contribué à la décomposition morale de l’Armée blanche et à la
chute de la discipline, précipitant ainsi la défaite (32). On pourrait
multiplier les exemples d’ordres donnés par tel ou tel général blanc
appelant à mettre fin aux pogromes ou condamnant les violences
antijuives (33). Ces condamnations, qui venaient a posteriori, à la
suite de massacres massifs, et visaient avant tout à rétablir un
semblant de discipline, étaient cependant rarement suivies d’effets (34).
En revanche, à plusieurs moments décisifs où une déclaration
publique de Denikine aurait pu freiner l’ampleur des
massacres, le chef des Armées blanches se refusa à accéder aux
demandes des représentants de la communauté juive venus spécialement
le rencontrer. Le refus étant motivé par le fait qu’une déclaration
officielle condamnant les « excès antijuifs » ne pouvait,
étant donné la force des réactions déchaînées par la politique
criminelle judéo-bolchevique, qu’empirer encore la situation des
Juifs (35) ! Les rares condamnations des « excès antijuifs » ne
pouvaient évidemment pas contrebalancer la lourde propagande
antisémite diffusée en permanence par le département de
Surveillance et de Propagande (OSVAG) et par la presse blanche, où
s’illustrait tout particulièrement le journaliste d’extrême droite
Vassilii Shulgin (36). L’équivalence Juif-bolchevik y était en permanence
réaffirmée, aussi bien dans les libelles antisémites puisant
dans les Protocoles des Sages de Sion (réédités et largement
diffusés dans les zones contrôlées par les Blancs) que dans les
nombreuses affiches de l’OSVAG représentant le Juif Bronstein-
Trotsky, aux pattes couvertes de sang, assis sur le mur du Kremlin
et contemplant une montagne de crânes de victimes de la Tcheka (37).
Dans la guerre à mort contre le bolchevisme, la profonde méfiance
vis-à-vis des Juifs, « population suspecte » ayant « propension à
trahir », enseignée dans les académies militaires dès avant 1914, se
transforma chez de nombreux officiers ayant rejoint le camp des
Blancs en un antisémitisme d’autant plus virulent qu’il était appelé
à expliquer l’inexplicable : comment la Russie en était arrivée là où
elle était, déchirée, affaiblie, vaincue, en proie au chaos, livrée à
une bande d’athées assassins et de Juifs, agents de l’étranger de
surcroît (38) ? Les Juifs étaient les microbes qui détruisaient le corps
sain de la Russie ; d’où la radicalité du traitement réservé aux
prisonniers de guerre juifs, systématiquement exécutés dès leur
capture par les Blancs ou les Cosaques (39). Dans ce contexte, affirme
Peter Kenez, « les pogromes menés par les Blancs ont été les plus
organisés, les plus efficaces, les plus motivés idéologiquement,
menés comme des opérations militaires (40) ». Pour preuve, certains
crimes de masse, particulièrement sanglants, commis par des unités
de l’Armée blanche : à Fastov, par exemple, les 23-25 septembre
1919, la brigade cosaque du colonel Belogortsev massacra en deux
jours 1 300 à 1 500 Juifs sur une population totale de 10 000 habitants.
Par petits groupes de trois-quatre, les Cosaques perquisitionnaient
systématiquement chaque maison, torturaient leurs victimes
jusqu’à ce qu’elles leur donnent tout leur argent et autres biens
précieux, puis ils tuaient tous les membres de la famille sans
exception, contraignant certains à mettre le feu à leur maison et à
périr dans les flammes (41). Comme le remarque justement Richard
Pipes, « on peut parler dans ce cas d’une véritable Aktion de type
Nazi (42) ». Notons toutefois que seul un nombre relativement limité
de pogromes commis par des unités de l’Armée blanche déboucha
sur des massacres systématiques, organisés et massifs, où la mise à
mort primait sur le reste. L’objectif premier était, le plus souvent,
le pillage ; accessoirement le viol et l’assassinat de ceux qui
tentaient d’opposer quelque résistance ou de fuir. Le nombre de
victimes se chiffrait alors en dizaines plutôt qu’en centaines ou en
milliers (43). On remarque, dans tous les cas, que les perpetrators les
plus acharnés semblent avoir été les Cosaques. Cet acharnement
peut s’expliquer par le fait que la communauté cosaque venait, lors
de l’avancée de l’Armée rouge au début de 1919, d’être victime
d’une véritable campagne d’extermination, qualifiée sans ambages
par les bolcheviks de « décosaquisation » (44). Les relations détaillées
de certains pogromes évoquent clairement le désir de vengeance
qui animait une partie des Cosaques – la population juive
désarmée payant ainsi pour les massacres de masse perpétrés par
l’Armée rouge et les unités spéciales de la Tcheka (45).
Comme le montre cependant l’exemple du pogrome de
Proskourov (…) , les formations blanches
n’étaient pas les seules – loin s’en faut – à commettre des pogromes
particulièrement sanglants dont le but premier était non pas le
pillage, mais bien, pour citer les ordres donnés à Proskourov par
l’ataman Semosenko, commandant d’une unité de Cosaques de
l’Armée populaire ukrainienne, « l’extermination des y…, l’ennemi le
plus perfide et le plus dangereux du peuple ukrainien (46) ». À
Proskourov, les 15 et 16 février 1919, près de 1 500 Juifs, de tout âge
et sexe, furent systématiquement massacrés à l’arme blanche par des
petits groupes de tueurs. Selon plusieurs études (47), le nombre de
pogromes commis par les unités de l’Armée populaire ukrainienne
aurait été encore plus élevé que celui des pogromes perpétrés par les
unités de l’Armée blanche, bien que Semion Petlioura eut édicté
toute une série de proclamations réprouvant ces massacres (48). En
réalité, les officiers de l’armée ukrainienne disposaient d’une très
large autonomie, voire d’une totale liberté d’action, au sein d’une
armée hétéroclite où la chaîne de commandement était particulièrement
lâche (49).

Encore plus incontrôlables étaient les pillages et les massacres
commis par les unités commandées par les nombreux chefs de guerre
ayant fait sécession, tels Nikolai Grigoriev. Ancien officier de l’Armée
tsariste sur le front sud-ouest (là où les troupes russes avaient mis en
pratique, dès 1915, une politique anti-juive), Grigoriev servit d’abord
dans l’armée de Petlioura avant de rejoindre l’Armée rouge en février
1919. Nommé général de division, il refusa, début mai 1919, d’obéir
aux ordres du haut commandement et se mutina. À la tête d’une force
armée bien équipée de 15 000 hommes, formée principalement de
recrues paysannes du sud de l’Ukraine, il rédigea alors une
Proclamation (Universal) appelant la paysannerie ukrainienne à se
soulever contre les « commissaires juifs » et les « jido-kommuny »
(« communes juives ») – allusion, très mobilisatrice, aux exploitations
collectives que les bolcheviks avaient essayé d’organiser en Ukraine
lors de leur avancée au cours des mois précédents – et à mettre en
place un « authentique pouvoir des soviets débarrassé des imposteurs
communistes » (50). En quelques semaines, les troupes commandées par
Grigoriev perpétrèrent 148 pogromes, le plus meurtrier étant celui
d’Elizavetgrad (15-17 mai 1919), où plus de mille Juifs furent sauvagement
massacrés (51). Un grand nombre d’autres « atamans » et chefs
de guerre s’illustrèrent dans la mise à sac des bourgades juives, les
pillages et les massacres : Zelenyi, Kozyr-Zyrka, Klimenko,
Sokolovskii, Balak-Balakhovitch (ce dernier sévissant principalement
en Biélorussie comme supplétif de l’armée polonaise, lors de la guerre
soviéto-polonaise de 1920). Sur les exactions commises par ces chefs
de guerre, à la tête de bandes fortes parfois de plusieurs milliers
d’hommes vivant de rapines et de pillages, Le Livre des pogromes
apporte une documentation inestimable.

Les Juifs furent aussi victimes d’un quatrième ennemi, plus inattendu: certaines unités de l’Armée rouge, tout particulièrement
celles de la célèbre Première Armée de Cavalerie dirigée par le
général Boudienny. Composées à plus de 90 % de paysans, russes
pour la plupart (52), les unités de la sixième division perpétrèrent toute
une série de pogromes lors de leur retraite devant l’armée polonaise
en septembre-octobre 1920. Le grand écrivain Isaac Babel a superbement
rendu compte, dans son recueil de récits La Cavalerie rouge,
du contexte dans lequel se déroulèrent ces pogromes et des raisons
qui poussèrent des soldats de l’Armée rouge à s’y livrer. Nous nous
bornerons à citer ici cette seule phrase d’une lettre écrite à sa mère
par un simple soldat-paysan mis en scène par l’écrivain : « Et qu’estce
que nous avons vu dans la ville de Maïkop ? Nous avons vu que
l’arrière ne sympathise pas du tout avec le front et que partout c’est
la trahison, que c’est rempli de youpins comme sous l’Ancien
régime (53). » Pour ces jeunes soldats à qui l’on avait fait croire qu’ils
combattaient pour l’avènement d’un monde nouveau, les Juifs, avec
leurs traditions, leur religion, faisaient d’évidence partie du « vieux
monde » à abattre. Les préjugés tenaces hérités de l’Ancien Régime
– sur la « propension à trahir » des Juifs – faisaient bon ménage avec
les quelques rudiments d’éducation politique assimilés par la troupe
– tout individu se livrant au commerce était un « exploiteur », toute
personne affichant sa foi un « élément rétrograde ». Dans ce mélange
détonnant de préjugés et de bribes retenues des cours d’agitprop, le
Juif concentrait tous les défauts. Pour mettre fin à la vague de
« pogromes rouges », le Comité militaire révolutionnaire de la
1re armée de cavalerie ordonna la dissolution et le désarmement de
plusieurs régiments ; près de 400 soldats et officiers passèrent en
cour martiale. La moitié d’entre eux furent exécutés (54).

Mentionnons enfin un cinquième ennemi des Juifs, à ce jour
encore mal cerné, durant les guerres civiles dans l’ex-empire russe :
les « voisins ». Les documents sur les pogromes publiés dans les
années 1920, de même que ceux rassemblés dans Le Livre des
pogromes, apportent quelques précieux mais encore trop rares éclairages
sur le rôle joué par les « voisins ». Le tableau qui en ressort est
très contrasté : l’indifférence et la passivité dominent généralement
face au déchaînement d’individus armés et incontrôlables, même si
certains responsables non-juifs de l’administration civile des villes
soumises aux pogromes tentent de freiner les ardeurs des tueurs.
Participer au pillage « en seconde ligne », une fois les massacres
accomplis et les demeures forcées, reste cependant une grande tentation,
en ces temps de dénuement absolu. Enfin, la fureur des
massacres est parfois contagieuse – les jeunes paysans des alentours
se lancent souvent dans la chasse à ceux qui tentent de fuir la ville.
Le document sur le pogrome de Proskourov (…), illustre admirablement ces divers comportements. Le terme de pogrome est-il bien adéquat pour caractériser les massacres massifs des Juifs dans les guerres civiles russes ? Cette interrogation formulée par Oleg Boudnitskii (55) nous semble parfaitement légitime. Entre les pogromes « traditionnels », perpétrés en
temps de paix par une foule de « voisins » enhardie par la passivité– voire les encouragements – des autorités locales, et les massacres massifs et systématiques mis en oeuvre au cours de la guerre civile
par des unités armées, convaincues de la nécessité et de la légitimité
d’exterminer des populations civiles considérées comme « ennemies», un seuil qualitatif de violence a été franchi. Les politiques
mises en oeuvre durant la Grande Guerre (expulsions, déportations
des Juifs considérés comme des « populations suspectes ») ont
évidemment rendu possible ce passage, cette transgression. La brutalisation générée par cette « guerre prolongée » de sept ans (1914-
1921) d’une extraordinaire violence, et qui singularise l’expérience
russe et soviétique, ne saurait gommer le fait que, dans cette mêlée
sanglante, seuls les Juifs furent massacrés parce qu’ils étaient Juifs,
indépendamment de leur âge, de leur sexe ou de leur affiliation politique.
Certes, l’antisémitisme ne fut jamais érigé en doctrine officielle
du mouvement blanc ou d’aucun autre mouvement combattant le
bolchevisme. Les massacres de Juifs ne devinrent qu’une « habitude», un
« réflexe », une « évidence » aussi limpide que le signe
d’égalité juif = bolchevik. Les guerres civiles russes firent ainsi le lit
d’un mythe aux conséquences dévastatrices – le mythe du judéobolchevisme.

Walter Laqueur a fort justement souligné l’influence
des milieux antisémites russes émigrés en Allemagne, et notamment
de Fedor Vinberg, un officier de l’Armée blanche d’origine allemande
installé à Berlin, traducteur et éditeur des Protocoles des Sages de
Sion en allemand, sur l’idéologue nazi Alfred Rosenberg (56). Cette
influence fut-elle aussi décisive que l’estime Richard Pipes quand il
écrit : « La rationalité de l’extermination des Juifs par les nazis leur
a été apportée par les milieux de droite russes […], avec leur théorie
qui liait les Juifs au communisme […]. De la sorte la Shoah devint
l’une des conséquences non anticipées et non programmées de la
Révolution russe (57) » ? On sait l’usage que l’historien Ernst Nolte fit
de ce « fondement rationnel (58) »…

Notes

1. Directeur de recherche au CNRS.
2. Cf. l’essai bibliographique consacré à cette question par A. GREENBAUM, « Bibliographical Essay », in John KLIER et Shlomo LAMBROZA (éd.), Pogroms: Anti-Jewish Violence in Modern Russian History , Cambridge, Cambridge University Press, 1992. Voir également la bibliographie de l’ouvrage fondamental consacré par Oleg BOUDNITSKII à la question juive dans la Révolution et la guerre civile russes, Rossiiskie Evrei mejdu Krasnymi i Belymi (« Les Juifs de Russie entre les Rouges et les Blancs »), Moscou, Rosspen, 2006, pp. 505-521 ; du même auteur, « Jews, Pogroms and the White Movement. A Historiographical Critique ? », Kritika, vol. 2-4, automne 2001.
3. Sur les estimations chiffrées, voir les mises au point récentes d’Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., et de Lidia Borissovna MILIAKOVA (éd.), Kniga Pogromov. Pogromy na Ukraine, v Belorussii i evropeiskoi casti Rossii v period grazdanskoi voiny, 1918-1922. Sbornik dokumentov (« Le Livre des pogromes. Les pogromes en Ukraine, Biélorussie et dans la partie européenne de la Russie au cours de la guerre civile, 1918-1922. Recueil de documents »), Moscou, Rosspen, 2006. Les chiffres de victimes avancés dans les travaux les plus récents sont très
proches des estimations données, juste après les pogromes, aussi bien par les organisations juives que par le gouvernement soviétique dans le mémorandum qu’il présenta à la conférence de Gênes en 1922, au titre des demandes de réparations à la suite des interventions étrangères durant la guerre civile. Le démographe I. Leschinskii estimait, pour sa part, en 1922, que le nombre des tués était plus proche de 150 000 (cf. MILIAKOVA, op. cit., p. XIII).
4. À cet égard, le cas des archives rassemblées par Ilia M. Tcherikover (1881-1943) est emblématique. Ce fonds regroupant les documents de plusieurs organisations d’aide aux victimes des pogromes, déposé pour partie à Berlin, pour partie à Vilnius dans les années 1920 disparaît pour une large part durant la Seconde Guerre mondiale. Un certain nombre de documents sont cependant sauvés et transférés aux États-Unis. D’autres,
restés en Russie, sont aujourd’hui consultables au GARF (Archives d’État de la Fédération de Russie), à Moscou. Sur le sort de ces archives, cf. David ROSKIES, Against the Apocalypse:Responses to Catastrophe in Modern Jewish Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, pp. 138-142.
5. Cette caractérisation de la période 1917-1922, développée notamment par le général blanc Denikine, est aujourd’hui largement reprise par des historiens comme Lars Lih, Orlando Figes, Vladimir Bouldakov, Vladimir Brovkin et d’autres.
6. Voir note 3.
7. Sergei GUSEV-ORENBURGSKII, Bagrovaia kniga : pogromy 1919-1920 g na Ukraine (« Le Livre pourpre : les pogromes de 1919-1920 en Ukraine »), Kharbin, 1922 ; du même auteur, Kniga o evreiskix pogromax na Ukraine v 1919g (« Le Livre des pogromes juifs en Ukraine en 1919 »), Petrograd, 1921 ; du même auteur, Materialy ob antievreiskaix pogromax (« Matériaux sur les pogromes antijuifs »), Moscou, 1922 ; Elias TCHERIKOVER, Pogromy na Ukraine v 1919 g (« Les pogromes en Ukraine en 1919 »), Berlin, Ostjudisches Historisches Arkhiv, 1923 (réédité en yiddish, Di Ukrainer pogromen in yor 1919, New York, 1965) ; Nahum SHTIF, Pogromy na
Ukraine, period Dobrovol’ceskoi Armii (« Les pogromes en Ukraine au cours de la période de l’Armée des Volontaires »), Berlin, Iz. Vostok,1922 ; Nahum GERGEL, Di pogromen in Ukraine in di yorn 1918-1921 (« Les pogromes en Ukraine dans les années 1918-1921 »), Berlin, t. 1,
1928 ; Elias HEIFETZ, The Slaughter of the Jews in the Ukraine in 1919, New York, Seltze, 1921 ; Joseph SHEKHTMAN, Pogromy Dobrovol’cesskoi Armii na Ukraine (« Les pogromes de l’Armée des Volontaires en Ukraine »), Berlin, 1932.
8. Ces documents ont été dispersés entre Berlin, Vilnius, New York, Kiev et Moscou. Le recueil dirigé par Lidia Miliakova, exploite les documents conservés au GARF (notamment les fonds des organisations citées).
9. Nous utilisons délibérément le pluriel. En effet, on ne saurait réduire les affrontements des années 1918-1921 au seul affrontement entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, « Rouges » et « Blancs ». Ces années furent marquées par de très nombreux chevauchement de
conflits multiformes (« Verts » et paysans-déserteurs contre « Rouges » et « Blancs » ; paysans ukrainiens contre « Moskali » et « Moscovites » ; citadins contre ruraux, etc.).
10. C’est-à-dire après 1861 (abolition du servage).
11. Cf. Irwin M. ARONSON, Troubled Waters: the Origin of the 1881 Anti-Jewish Pogroms in Russia, Pittsburg, University of Pittsburgh Press, 1990 ; Stephen M. BERK, Year of Crisis, Year of Hope: Russian Jewry and the Pogroms of 1881-1882, Westport (Connecticut), Greenwood Press, 1985.
12. John KLIER, Shlomo LAMBROZA (éd.), Pogroms: Anti-Jewish Violence in Modern Russian History, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
13. Cf. Peter HOLQUIST, « To Count, to Extract and to Exterminate: Population Statistics and Population Politics in Late Imperia land Soviet Russia », in Ronald Grigor SUNY, Terry MARTIN éd.), A State of Nations. Empire and Nation-Making in the Age of Lenin and Stalin, Oxford University Press, 2001, pp. 120-128.
14. Cité in Eric LOHR, Nationalizing the Russian Empire: the Campaign Against Enemy Aliens during World War I, Cambridge (Mass.), Harvard university Press, 2003, p. 142. Sur les déportations de populations juives par l’armée russe, voir Eric LOHR, « The Russian Army and the Jews: Mass Deportation, Hostages and Violence during World War I », Russian Review, vol. 60, juillet 2001, pp. 404-419.
15. Sur les pogromes de l’automne 1915 dans les provinces de Vilnius, Kovno, Grodno, Minsk, ainsi qu’en Volhynie, voir Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., pp. 297-302 ; Dina A. AMANZHOLOVA (éd.), Evreiskie pogromy v Rossiiskoi imperii, 1900-1916 (« Les pogromes
dans l’Empire russe, 1900-1916 »), Moscou, 1998, pp. 221-239.
16. Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., p. 300.
17. Cf. les témoignages rassemblés par S. ANSKY, The Enemy at his Pleasure: A Journey Through the Jewish Pale of Settlement During World War I, New York, Metropolitan Books, 2003, pp. 143-144, 158-159, 165-166.
18. Sur les commerçants juifs comme cibles privilégiées et sur la montée du thème du Juif accapareur, voir en particulier Evreïskaia Nedelia, 1917, n° 26 à 42 (juillet-octobre).
19. Selon Tcherikover (doc. cit., pp. 205-206), il y aurait eu une soixantaine de pogromes importants entre septembre et décembre 1917.
20. Richard PIPES, Russia Under the Bolshevik Regime, 1919-1924, Londres, Fontana Press, 1995, p. 106.
21. Peter KENEZ, « Pogroms and White Ideology in the Russian Civil War », in John KLIER et Shlomo LAMBROZA, Pogroms, op. cit., p. 309.
22. Ibid., p. 311.
23. Plus de 1 300 villages, bourgs, petites et grandes villes sont frappés, certains à plusieurs reprises. Voir Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit. Dans une étude ancienne, Nahum Gergel avait comptabilisé, pour la seule Ukraine, 1 236 incidents ou épisodes de violence antisémite,dont 887 pogromes proprement dits. Sur ce nombre, 40 % avaient été le fait d’unités
de l’Armée ukrainienne (dont le haut commandement était assuré par S. Petlioura), 25 % d’unités commandées par divers « chefs de guerre » et « atamans » (Grigoriev, Zelenyi, Klimenko, Kozyr-Zyrka, etc.), 17 % d’unités de l’Armée des Volontaires (Denikine), 8 % d’unités de l’Armée rouge (notamment la « Cavalerie rouge » commandée par Boudienny), le reste des pogromes étant commis par des « bandes » mal identifiées, voire par des « voisins » (Nahum GERGEL, « The Pogroms in the Ukraine, 1918-1921 », YIVO Annual of Jewish Social Science, vol. VI, 1951, pp. 240-251).
24. En Russie (5 % du total des pogromes), les pogromes ont touché des localités éparses des provinces de Saratov (Balachov), Tambov (Eletz) et Orel (Kozlov) à l’occasion de l’avancée des troupes blanches durant l’été 1919, et en particulier des raids du général cosaque Mamontov
25. Sur la politique bolchevique vis-à-vis de la paysannerie en Ukraine, voir Andrea GRAZIOSI, Bolseviki i krestiane na Ukraine, 1918-1919 (« Les bolcheviks et les paysans en Ukraine, 1918-1919 »), Moscou, Airo-XX, 1997.
26. I. M. BIKERMAN, Rossia i Evrei (« La Russie et les Juifs »), Berlin, 1924, pp. 22-23.
27. Lettre de Grigorii Moroz au Comité central, 22 avril 1919, RGASPI (Archives d’État de Russie en histoire sociale et politique), 17/66/65/27.
28. GARF (Archives d’État de la Fédération de Russie), 1235/94/143/8, cité in S. A.PAVLIUCENKOV, Voiennyi Kommunizm v Rossii (« Le Communisme de guerre en Russie »), Moscou, RTT-Historia, 1997, pp. 255-256.
29. Richard PIPES, Russia, op. cit., p. 104.
30. Sur la forte surreprésentation des Juifs dans la Tcheka ukrainienne début 1919, voir George LEGGETT, The Cheka: Lenin’s Political Police, Oxford, Clarendon Press, 1981, p. 262.
31. Andrea GRAZIOSI, Bolseviki i krestiane, op. cit., p. 162. Si l’on se réfère aux élections à l’Assemblée constituante de la fin de 1917, on constate une tendance identique, sinon encore plus marquée. Les bolcheviks obtinrent leurs scores les plus faibles dans les provinces de Kiev et de Volhynie (respectivement 4 et 4,4 % des suffrages).
32. Général DENIKINE, Ocerki Russkoi smuty (« Esquisses du temps des troubles en Russie »), Paris, 1922, t. 2.
33. Cf. par exemple les ordres du général Alexeiev (10 septembre 1918), de Gaï-Maievskii (Kharkov, 31 juillet 1919) ou encore ceux du général Denikine, le 25 septembre 1919, au général Dragomirov pour punir tout militaire s’étant livré à des exactions et à des pogromes. On remarque que ce sont les compilateurs eux-mêmes des recueils de documents relatifs aux
pogromes qui font état de ces ordres. Cf. I. SHEKHTMAN, Pogromy Dobrovol’ceskoi Armii, op. cit.,pp. 187, 216, 303-304 ; N. SHTIF, Pogromy na Ukraine, op. cit., p. 87 ; Maksim VINAVER, Nase Pravitel’stvo (« Notre gouvernement »), Paris, Imprimerie d’Art Voltaire, 1928, pp. 52-53
34. En témoigne, par exemple, la reculade du général Dragomirov face à l’opposition manifestée par ses officiers devant la condamnation à mort, par un tribunal militaire, de trois officiers qui s’étaient livrés à des pogromes à Kiev en septembre 1919. Menaçant d’organiser un
nouveau pogrome, encore plus sanglant, si les condamnés étaient exécutés, les officiers contraignirent Dragomirov à casser la sentence du tribunal militaire. Cf. SHTIF, Pogromy na Ukraine, op. cit., pp. 88-89 ; I. SHEKHTMAN, Pogromy Dobrovol’ceskoi Armii, op. cit., pp. 195 et 203.
35. Voir à cet égard l’éclairant « Compte-rendu de l’entretien accordé par le général Denikine aux représentants des communautés juives des régions de Ekaterinoslav, Kharkov, Rostov et Taganrog », le 8 août 1919, publié dans Kniga Pogromov, pp. 780-784.
36. Sur les diverses fonctions de l’OSVAG, voir Peter HOLQUIST, Making War, Forging Revolution. Russia’s Continuum of Crisis, 1914-1921, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2002, pp. 222-230. Sur les diatribes antisémites de Vassili Shulgin dans le journal Kievlianin, voir Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., pp. 321-324.
37. Sur cette fameuse affiche, on remarque que les exécuteurs de la Tcheka sont représentés sous les traits d’Asiatiques (Chinois ou Japonais), allusion à la redoutable « brigade chinoise » de la Tcheka de Kiev, qui infligeait à ses victimes des tortures sadiques (George LEGGETT, op.
cit., p. 198).
38. Sur la dimension pathologique et eschatologique du mouvement blanc, voir Leonid HERETZ, « The Psychology of the White Movement », in Vladimir BROVKIN(éd.), The Bolsheviks in Russian Society, New Haven et Londres, Yale University Press, 1997, pp. 105-121.
39. Sur ce point, voir à la fois les témoignages recueillis par I. SHEKHTMAN, Pogromy Dobrovol’ceskoi Armii, op. cit., p. 256, et les mémoires du général blanc SHKOURO, Zapiski belogo partisana (« Carnets d’un partisan blanc »), Moscou, 2004, pp. 222-223, cités in Oleg
BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., pp. 467-468.
40. Peter KENEZ, « Pogroms and White Ideology », art. cit., p. 302.
41. Sur le pogrome de Fastov, voir les témoignages publiés en 1932 par I. SHEKHTMAN,
Pogromy Dobrovol’ceskoi Armii, op. cit., pp. 109-114, 333-348, ainsi que les documents présentés dans Kniga Pogromov, pp. 241-255.
42. Richard PIPES, Russia, op. cit., p. 109.
43. Sur ces « petits pogromes », voir les nombreux exemples rassemblés dans Kniga Pogromov. On notera qu’un grand nombre de petites villes, situées sur les grands axes de communication routière ou ferroviaire empruntés par toutes les unités militaires, furent soumises à des
pogromes à répétition (jusqu’à six pogromes en trois mois, par exemple, pour la petite ville de Vasil’kov, située sur la route stratégique reliant la Podolie à Kiev !) commis par chacune des unités, régulières ou irrégulières, passées par là (cf. Kniga Pogromov, pp. 366-380).
44. La résolution secrète, adoptée le 24 janvier 1919 par l’Orgburo du Comité central du parti bolchevique, ordonnait explicitement de « mettre en oeuvre une terreur de masse contre les Cosaques riches qui devront être exterminés et physiquement liquidés jusqu’au dernier et, en général, contre tous les Cosaques qui ont participé directement ou indirectement à la lutte contre le pouvoir soviétique » (cf. Nicolas WERTH, « Les déportations de “populations suspectes” dans les espaces russes et soviétiques, 1914-fin des années 1940 : violences de guerre, ingénierie
sociale, excision ethno-historique », Communisme, n° 78-79 (2004/2-3), pp. 19-20.
45. Sur la « décosaquisation », voir Peter HOLQUIST, Making War, op. cit., pp. 166-205.
46. Cf. Kniga pogromov, p. 51.
47. Nahum GERGEL, Di pogromen in Ukraine, op. cit. ; I. SHEKHTMAN, Pogromy Dobrovol’ceskoi Armii, op. cit.
48. Cf. par exemple la collection Documents sur les pogromes en Ukraine et l’assassinat de Semion Petlioura éditée en 1927 à Paris, après l’assassinat de Petlioura, par le comité commémoratif Simon Petlioura.
49. Ce qui se passa à Proskourov en est une bonne illustration (…). À
Jitomir, autre ville où les unités de Petlioura commirent un pogrome particulièrement meurtrier (22-25 mars 1919, plus de 400 tués), les ordres donnés par Semion Petlioura, arrivé sur les lieux le 23 mars, de mettre fin au pogrome restèrent lettre morte 48 heures durant, soldats et officiers continuant de piller et de massacrer (cf. Kniga Pogromov, pp. 89-94).
50. On notera que plusieurs mutineries importantes, initiées par des officiers de l’Armée rouge (Andreï Sapojkov, Grigorii Maslakov et d’autres) prirent pour thème mobilisateur « l’imposture du pouvoir bolchevique », qui avait trahi ses idéaux. Cf. Nicolas WERTH, « Les rebelles primitifs en URSS », Communisme, 2002, n°71-72, pp. 57-87.
51. Cf. Elias HEIFETZ, The Slaughter…, op. cit., pp. 243-248.
52. Les soldats de la 6e division provenaient pour moitié de la région de Stavropol, pour un quart de la région d’Astrakhan et pour le dernier quart de la région de Smolensk. L’antisémitisme populaire était donc loin d’être l’apanage des seuls Cosaques ou des paysans ukrainiens. Cf. Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., p. 491. Sur les pogromes perpétrés
par la Cavalerie rouge, voir V. GENIS, « Pervaja Konnaia. Za kulisami slavy » (« La 1re armée de cavalerie. Derrière les coulisses de la gloire », Voprosy Istorii, 1994, n°12, pp. 26-40.
53. Isaac BABEL, Cavalerie rouge, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, p. 16
54. Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., pp. 486-490. Selon certains auteurs, le nombre total des militaires de l’Armée rouge condamnés à mort et exécutés pour avoir participé à des pogromes aurait atteint 400. La dureté des sanctions infligées aux auteurs des pogromes dans l’Armée rouge contrastait radicalement avec l’indulgence accordée aux massacreurs de Juifs dans les formations blanches et ukrainiennes.
55. Oleg BOUDNITSKII, Rossiiskie Evrei, op. cit., p. 498.
56. Walter LAQUEUR, Russia and Germany, a century of conflict, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1965, pp. 114-118.
57. Richard PIPES, Russia, op. cit., p. 258.
58. Sur ce point, voir la correspondance entre François FURET et Ernst NOLTE, Fascisme et communisme, Paris, Plon, 1998. Cf. aussi l’article d’Édouard HUSSON, « Ernst Nolte et la Shoah :mise en perspective des totalitarismes ou révisionnisme historique ? », in Revue d’Histoire de
la Shoah, n° 187, La Wehrmacht dans la Shoah, pp. 247-268. (N.d.l.R.)

Mercredi 12 Novembre 2008
Nicolas Werth
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Partenaires scientifiques de Yahad-In Unum: Université de Picardie/ Collège des Bernardins/Center For Advanced Holocaust Studies/Paris-Sorbonne/Ecole Normale Supérieure