Préface
Dans la campagne d’extermination des Juifs, une période d’action particulièrement brève et intense s’exerce principalement en Pologne, de mars 1942 à février 1943.
On connaît bien le sort des Juifs des principaux ghettos comme Varsovie et Lodz, mais la plupart des Juifs polonais vivaient dans des villes et villages dont ils représentaient souvent plus de 30% de la population, parfois même 80 à 90%. On peut donc s’interroger sur la manière dont les Allemands ont réussi à mettre en œuvre leur entreprise d’extermination. L’opération nécessitait que les exécutants soient nombreux, alors d’où venaient-ils ?
À Ludwigsburg se trouve le bureau de la République fédérale qui coordonne les enquêtes sur les crimes nazis. C’est là que l’auteur a découvert le dossier traitant du 101e bataillon de réserve de la police, une unité de l’Ordnungspolizei. L’instruction s’est poursuivie de 1962 à 1972. Les enquêteurs disposant, chose rare, de la liste intégrale des membres du 101e bataillon, Christopher Browning a pu étudier les interrogatoires de 210 hommes de cette unité, qui en comptait presque 500 à plein effectif, en juin 1942.
Ce qui a le plus marqué Christopher Browning, c’est la façon dont apparaissait clairement la question du choix, posée par le déroulement des évènements et débattue par quelques-uns . Ce qui a rendu la Shoah possible, finalement, tient au fait que des hommes ont été capables de devenir des tueurs.
Manquant de documents contemporains, Christopher Browning s’est reposé presque uniquement sur les 125 témoignages qu’il a sélectionnés, pour reconstituer le parcours du 101e bataillon et tenter d’analyser la dynamique interne du groupe.
Il tente d’écrire la « microhistoire » de ce bataillon, dans la perspective de comprendre comment ces hommes sont devenus progressivement des tueurs ou bien, pour quelques-uns, ont refusé ou « se sont esquivés ».
Chapitre I. Un beau matin, à Jozefow
C’est le 13 juillet 1942 que les hommes du 101e bataillon de réserve de la police vivent leur première action d’importance. Ce matin-là, ils se rendent à trente kilomètres de Bilgoraj, dans le village de Jozefow, où vivent 1 800 Juifs.
Arrivés à destination, leur chef, le commandant Trapp, les réunit pour leur exposer leur mission. Le bataillon doit rassembler les Juifs du village, sélectionner les hommes capables de travailler pour les envoyer dans un camp de travail, et fusiller tous ceux qui restent : femmes, enfants, vieillards. C’est alors que le commandant Trapp fait cette proposition (selon deux témoignages) : si certains, parmi les plus âgés du bataillon, ne se sentent pas capables d’effectuer cette mission, ils en seront dispensés.
Chapitre II. La police de maintien de l’ordre (Ordnungspolizei)
Pour comprendre comment les hommes du 101e bataillon ont été amenés à tuer environ 1 500 Juifs à Jozefow, Christopher Browning retrace l’histoire de l’Ordnungspolizei et le rôle de cette institution dans la Solution finale.
L’Ordnungspolizei naît après les échecs successifs de la mise en place de deux formations de police militairement entraînées et équipées. En 1935, ces formations rejoignent l’armée régulière, lui fournissant la majorité de ses officiers.
En 1936, Heinrich Himmler, déjà chef de la SS, est nommé à la tête de la police, qu’il réorganise, la divisant en deux branches dirigées chacune par un bureau central à Berlin : l’Office central de la police de sécurité (Sicherheitspolizei) dirigé par Reinhard Heydrich et l’Office central de la police de maintien de l’ordre (Ordnungspolizei), sous les ordres de Kurt Daluege.
L’Ordnungspolizei renforce ensuite ses effectifs, grâce à des volontaires (26 000 en 1939) et des réservistes, jusqu’à compter 244 500 policiers en 1940.
Suite à la progression rapide de l’armée allemande, l’Ordnungspolizei est utilisée comme force d’occupation.
La zone occupée de Pologne centrale, appelée Gouvernement général, est divisée en quatre districts, Cracovie, Lublin, Radom, Varsovie, puis cinq avec la Galicie (ajoutée en 1941).
Vers la fin de 1942, les effectifs de l’Ordnungspolizei dans le Gouvernement général s’élèvent à 15 186 hommes, auxquels s’ajoutent les 14 297 policiers polonais sous ses ordres.
Heinrich Himmler dispose d’un représentant personnel en Pologne, chargé de coordonner les actions engageant plusieurs agences de la SS et de la police, avec des délégués dans chaque district. Pour le district de Lublin, où stationne le 101e bataillon en 1942 et 1943, le « chef de la SS et de la police » (SSPF) est Odilo Globocnik un proche de Himmler. C’est dans cette chaîne de commandement que s’inscrit la participation de l’Ordnungspolizei à la Solution finale.
Chapitre III. L’Ordnungspolizei et la Solution finale : Russie, 1941
C’est en Russie, en été et automne 1941, que l’Ordnungspolizei participe pour la première fois à la Solution finale.
Dans le cadre de la « pacification » du territoire conquis, Himmler renforce les effectifs et inspecte le front de l’est en exhortant ses hommes à mener à bien l’extermination des Juifs.
Mais les hommes de l’Ordnungspolizei ont déjà entrepris des actions de massacre, le 27 juin, dans la ville de Bialystok. Ce premier massacre repose sur l’initiative du commandant Weis du 309e bataillon qui considère que les ordres du Führer, ceux de la « circulaire des commissaires » sur l’extermination des fonctionnaires communistes, ainsi que le décret Barbarossa, autorisant les représailles collectives à l’encontre des populations et plaçant les soldats allemands hors de la juridiction des tribunaux militaires, impliquent l’extermination des Juifs et des bolcheviks. On voit ici la capacité du commandement nazi à suggérer et à faire appel à « l’intelligence » de ses subordonnés.
Le 11 juillet est diffusé un ordre confidentiel d’exécution de tous les hommes juifs de 17 à 45 ans « convaincus de pillage », loin de toute habitation, sans témoins, les lieux devant rester secrets . Au total, plus de 3 000 Juifs sont exécutés.
Cette campagne s’intensifie à la fin de l’été et à l’automne 1941. La documentation permet de repérer des actions similaires dans le Sud et dans le Nord et illustre donc bien la participation importante de l’Ordnungspolizei. Par la suite, l’engagement des policiers semble avoir diminué, même si une enquête des autorités allemandes a révélé de nombreux massacres à l’automne 1942, mais alors l’Ordnungspolizei avait recours à de nombreux auxiliaires locaux afin d’alléger, chez les policiers, la pression psychologique.
Chapitre IV. L’Ordnungspolizei et la Solution finale : la déportation
En septembre 1941, Hitler donne l’autorisation de commencer les déportations des Juifs du Reich. L’organisation des déportations est confiée à Reinhard Heydrich, qui se répartit le travail avec Kurt Daluege, auquel est confiée la garde des trains de déportés qui se dirigent vers l’est. La police de sécurité doit informer l’Ordnungspolizei de ses besoins avant chaque déportation. De 1941 à 1945, ce sont donc des centaines et des centaines de trains venus d’Allemagne et des territoires occupés (plus de 700 trains, sans la Pologne, pour laquelle on ne peut qu’estimer à plusieurs centaines le nombre de trains), pratiquement tous gardés par l’Ordnungspolizei. Des rapports relatent les conditions de la prise en charge des trains de déportés par l’Ordnungspolizei.
Cependant, et c’est ce que déplore Christopher Browning, ces rapports ne nous renseignent pas sur les réactions des policiers face à la tâche qui leur est ordonnée.
Chapitre V. Le 101e bataillon de réserve de la police
En septembre 1939, le 101e bataillon est un des premiers à être rattaché à l’armée opérant en Pologne. Le 17 décembre 1939, il retourne à Hambourg.
En mai 1940, après une période d’entraînement, il est envoyé en Pologne occidentale pendant cinq mois, pour effectuer des actions de « réinstallation ». Suite à un accord avec l’Union soviétique, les Allemands « ethniques » vivant sur le territoire soviétique devaient être rapatriés et installés à la place des populations expulsées vers l’intérieur de la Pologne (les Polonais, les Juifs, les Tsiganes et autres « indésirables »). Lors de certaines de ces opérations, les plus faibles auraient été fusillés sur place.
Ensuite, le bataillon est chargé de ratisser la région pour rafler les Polonais qui auraient échappé aux évacuations précédentes. Le 28 novembre 1940 le bataillon est chargé de garder le ghetto de Lodz.
En mai 1941, le bataillon retourne à Hambourg : tous les appelés d’avant guerre,
à l’exception des sous-officiers, sont remplacés par des réservistes nouvellement mobilisés.
De la mi-octobre 1941 à la fin février 1942, 59 convois emportent plus de 59 000 Juifs
et 5 000 Tsiganes du Reich vers Riga, Lodz, Kowno et Minsk. Quatre de ces transports proviennent de Hambourg. Des policiers du 101e bataillon participent à ces déportations.
En juin 1942, le 101e bataillon retourne en Pologne. Il comprend essentiellement des hommes sans expérience militaire ou des anciens combattants de la Première Guerre mondiale ne connaissant pas les méthodes d’occupation de l’armée allemande.
Le chef du bataillon est le commandant Wilhelm Trapp, 53 ans, médaillé de la Première Guerre mondiale et policier de carrière. Membre du Parti nazi depuis 1932, il ne fait pas partie de la SS, car il ne correspond pas au profil, comme le révèlent les témoignages dédaigneux de ses anciens capitaines, Hoffmann et Wohlauf.
Le capitaine Wolfgang Hoffmann a rejoint les Jeunesses hitlériennes à l’âge de 18 ans, en 1932, et les SS un an plus tard. Il est entré dans la police en 1936 et a adhéré au Parti nazi en 1937, année où il a été nommé lieutenant de la Schutzpolizei. Au printemps 1942 il est affecté au 101e bataillon. Promu capitaine en juin, il commande la 3e compagnie.
Le capitaine Julius Wohlauf a suivi un parcours similaire : membre du Parti nazi et des SA en 1933 (il a 20 ans), il rejoint les SS en 1936, est nommé lieutenant de la Schutzpolizei en 1938. Il rejoint le 101e bataillon début 1942 et est promu capitaine en juin. Il commande la 1e compagnie et est aussi le commandant en second du bataillon.
Tous deux ont le grade SS équivalent de Hauptsturmführer.
Le bataillon compte sept lieutenants de réserve qui ont reçu leur formation d’officiers après leur mobilisation dans l’Ordnungspolizei. Ils ont été sélectionnés en raison de leur origine bourgeoise, de leur éducation et de leur réussite dans la vie civile. Ils ont entre 33 et 48 ans. Cinq sont membres du Parti nazi mais aucun de la SS.
32 sous-officiers sont connus grâce à la documentation : 22 sont membres du parti et 7 des SS. Ils ont entre 27 et 40 ans et faisaient déjà partie de la police avant-guerre.
Parmi les hommes du rang, 63% sont d’origine ouvrière. 35% d’origine petite-bourgeoise. Seuls 2% exerçaient une profession relevant de la classe moyenne, à un niveau très modeste, pharmacien ou instituteur. Ce sont donc principalement des hommes issus des catégories basses de la société allemande, n’ayant pas eu la possibilité de faire des études au-delà de 14 ou 15 ans, et n’ayant pas connu de mobilité sociale ou géographique.
L’âge moyen de ces hommes est de 39 ans. Parmi les 25% qui sont membres du Parti nazi en 1942, les hommes de la petite-bourgeoisie représentent 30%, contre 25% pour les hommes d’origine ouvrière. Il est d’ailleurs probable que la plupart de ces derniers ont été communistes, socialistes et/ou syndicalistes avant 1933, donc baignés d’une culture antinazie, d’autant plus que Hambourg fut peu « nazifiée ».
Ces caractéristiques ne semblent donc pas les destiner à devenir des tueurs au service d’une idéologie prônant l’extermination des Juifs.
Chapitre VI. L’arrivée en Pologne
À l’été 1941, Odilo Globocnik se voit confier la tâche d’exterminer les Juifs du Gouvernement général, dans le cadre de la « Solution finale de la question juive en Europe ».
Il se heurte à un manque de main-d’œuvre pour édifier le camp de Belzec, alors qu’il doit aussi construire deux autres camps à Sobibor et Treblinka. De façon urgente, il lui en manque aussi pour vider les ghettos, effectuer les rafles, et mettre les victimes dans les trains.
Il met en place un état-major chargé de coordonner cette « opération Reinhard » nommée ainsi à la suite de l’assassinat de Reinhard Heydrich en juin 1942. Il se tourne vers trois bataillons de l’Ordnungspolizei cantonnés dans le district, forts de 1 500 hommes, mais ce n’est pas suffisant. Il a recours au Sonderdienst (service spécial) composée d’unités d’Allemands « ethniques » mobilisés et entraînés après la conquête, ainsi qu’aux Trawnikis, groupe d’auxiliaires volontaires (Hilfswillige ou Hiwis) recrutés dans les régions frontalières de l’Union soviétique, parmi les prisonniers de guerre ukrainiens, lettons et lituaniens entraînés dans le camp SS de Trawniki, d’où leur nom. Ils ont été choisis en fonction de leur sentiment anticommuniste et sont presque toujours antisémites.
Les gazages massifs commencent à Chelmno en décembre 1941, à Birkenau à la mi-février 1942 et à Belzec après la mi-mars 1942
Entre la mi-mars et la fin juin 1942, environ 165 000 Juifs des districts de Lublin, Cracovie et Galicie sont mis à mort, principalement dans les camps de Belzec et Sobibor, ou par balle.
Alors que les ghettos se vident, des trains en provenance d’Allemagne, d’Autriche, du Protectorat et de Slovaquie amènent des Juifs dans le district de Lublin. Le 22 juillet commencent les transports de Varsovie vers le tout nouveau camp de Treblinka.
La ligne de chemin de fer menant à Sobibor étant en réparation, les déportations sont suspendues dans le district de Lublin entre juillet et l’automne 1942. Aucune des actions effectuées alors par le bataillon n’impliqua des exécutions de masse, mais lors de quelques-unes, les personnes jugées trop faibles furent abattues sur place.
Aucun des policiers interrogés ne s’est souvenu du nom des villes où ils ont raflé des Juifs, ni des lieux vers lesquels ils les ont envoyés.
Les camps d’extermination étant toujours inaccessibles, Globocnik s’impatiente. Il décide de reprendre les tueries, au moyen des pelotons d’exécutions.
Chapitre VII. Initiation au massacre en masse : la tuerie de Jozefow
Aux alentours du 11 juillet 1942, le commandant Trapp est informé de la nouvelle mission du 101e bataillon : rafler les 1 800 Juifs de Jozefow. Les hommes en âge de travailler seront séparés des autres, pour être envoyés dans un des camps du district. Ceux qui resteront, femmes, enfants, vieillards, devront être abattus sur place.
Le commandant Trapp en informe les officiers du bataillon le 12 juillet, et fait rassembler les différentes unités. Le lieutenant Buchmann, qui commande la 1e section de la 1e compagnie, refuse de participer à l’opération. Il demande une autre affectation et est chargé de l’escorte des « Juifs de labeur » envoyés à Lublin. Les hommes du rang ne savent rien.
Arrivés sur place le commandant Trapp expose la mission, et fait sa surprenante proposition aux hommes parmi les plus âgés : s’ils ne s’en sentent pas capables, ils peuvent être dispensés. Deux témoins seulement mentionnent cette proposition du commandant, tout en soulignant que des hommes plus jeunes ont aussi quitté les rangs. En recoupant leurs témoignages avec le comportement, plus tard, des officiers qui exemptaient des tueries les hommes qui le demandaient, Christopher Browning a accordé foi à leurs propos.
Après avoir donné ses ordres, le commandant Trapp installe son quartier général en ville et y reste la plupart du temps. En tout cas, il ne s’est pas rendu sur les lieux de la tuerie. Il est évident alors pour tous les hommes qu’il est désespéré par la situation et qu’il regrette d’avoir eu à donner ces ordres. Plusieurs témoins racontent l’avoir trouvé en pleurs.
Mais les hommes exécutent les ordres. Il semble que la plupart évitent encore, pour cette première action, de tirer sur les enfants et les nourrissons, laissant les mères les emmener avec elles sur la place du marché. La rafle terminée, le médecin du bataillon et le sergent-major de la 1e compagnie expliquent aux hommes comment tuer leurs victimes.
Les Juifs sont amenés dans la forêt par groupes, un nombre égal de policiers les rejoint : un tireur par victime. Le massacre n’est interrompu qu’en milieu de journée pour une pause où l’on fournit de l’alcool au tireurs.
La 2e compagnie est affectée en renfort des tireurs. Cependant ses hommes n’ont reçu aucune « formation ». Ils se retrouvent couverts de sang, d’éclats d’os et de cervelle. Plusieurs racontent qu’après avoir tiré une fois ainsi, cela les a rendus malades et ils ont arrêté.
Vers neuf heures du soir, le massacre est finalement terminé. Rien n’a été prévu pour enterrer les cadavres. De retour à la caserne, on fournit de l’alcool en grande quantité aux policiers, qui sont sous le choc. Un consensus tacite s’établit au sein du bataillon, plus personne ne reparle du massacre de Jozefow.
Si seulement une douzaine d’hommes a réagi à la proposition du commandant Trapp le matin, d’autres se sont manifestés au cours de la journée, au fur et à mesure qu’ils étaient confrontés à la réalité de la tâche qui les attendait. Certains ont demandé à être relevés, ce qui leur fut accordé, d’autres se sont cachés d’une manière ou d’une autre.
Chapitre VIII. Réflexions sur un massacre
Après la tuerie de Jozefow, on peut se demander pourquoi si peu d’hommes refusèrent d’y prendre part : seulement une douzaine sur 500.
Il faut tout d’abord compter sur l’effet de surprise. Seuls quelques-uns ont su saisir l’occasion. Il faut également considérer l’importance de l’esprit de corps. Sortir du rang revenait à abandonner ses camarades et à se montrer faible voire lâche. Peu de policiers interrogés ont abordé la question du choix.
Un certain nombre a essayé de se justifier par différentes raisons : ne pas participer au massacre n’aurait rien changé au sort des Juifs, par exemple. Un policier explique qu’il tirait sur les enfants car ils n’auraient de toute façon pas pu survivre sans leur mère.
On peut déplorer que l’antisémitisme ne soit pas abordé lors des interrogatoires.
Christopher Browning estime à environ 20% la part d’hommes qui ont par la suite évité de participer aux exécutions par des stratagèmes discrets, ou en demandant leur exemption après plusieurs tirs. La plupart ont invoqué un rejet physique plus qu’une prise de position d’ordre moral ou politique.
Rares sont les policiers qui ont refusé de tuer, de manière consciente et motivée par des principes moraux et politiques, notamment le rejet de l’antisémitisme professé par le régime. Deux policiers ont expliqué qu’ils s’étaient sentis libres de refuser car ils n’avaient pas l’intention de faire carrière dans la police. Pour le lieutenant Buchmann, la carrière comptait peu, ses affaires dans le civil l’avaient amené à côtoyer de nombreux Juifs et il ne pouvait tirer sur des femmes et des enfants sans défense.
Finalement, c’est à l’abattement, au ressentiment et à l’amertume de la majorité des hommes, qu’ils aient tué ou pas, que le commandant et ses supérieurs ont dû faire face.
La décision fut prise d’affecter le bataillon à des opérations d’évacuation des ghettos et de déportation. Le bataillon serait alors assisté de Trawnikis, chargés des exécutions. Cette répartition du travail devait permettre aux policiers du 101e bataillon de s’habituer à l’application de la Solution finale et les endurcir pour les prochaines exécutions.
Chapitre IX. Lomazy : la descente de la 2e compagnie
Le 101e bataillon est envoyé fin juillet 1942 dans le secteur nord du district de Lublin.
Le 17 août, les hommes de la 2e compagnie se rendent à Lomazy. Le quartier juif doit être évacué. Dès son arrivée, un contingent de Hiwis , dirigé par un officier SS allemand, fait une pause pour boire de la vodka.
Une fosse est creusée en forêt puis les policiers amènent les Juifs. Ceux qui tombent en route sont abattus sur-le-champ. Arrivés sur le site, les Juifs doivent se déshabiller. Ils déposent leurs vêtements et leurs objets de valeur, avant de s’allonger face à terre pour attendre.
C’est à cette occasion que se manifeste le caractère sadique du lieutenant Gnade, commandant la 2e compagnie. Il humilie, frappe les victimes avant leur exécution, ou demande à ses hommes de le faire.
Les Hiwis étant de plus en plus soûls, les policiers doivent former des pelotons de tir. Au bout de deux heures, les Hiwis ont repris leurs esprits et remplacent les Allemands. La tuerie s’achève vers 19 heures. Les hommes qui ont creusé la fosse sont ramenés pour la recouvrir, puis abattus.
Cette opération diffère de celle de Jozefow. Il y a eu davantage de tentatives d’évasion. Les tueurs ont été beaucoup plus efficaces : le nombre de victimes est plus important avec trois fois moins d’hommes et en moitié moins de temps. Les vêtements et les biens des Juifs ont été récupérés et une fosse commune a été prévue. Enfin, ce sont surtout les Hiwis qui ont tiré, ce qui allège le fardeau psychologique des policiers.
Personne n’a offert le choix aux policiers, ils ont dû prendre leur poste à tour de rôle. Quelques-uns se sont apparemment éclipsés mais la plupart ont obéi aux ordres.
Chapitre X. Treblinka : les déportations d’août
Excepté le massacre du 17 août à Lomazy, le 101e bataillon est désormais affecté à des opérations d’évacuation de ghettos et de déportation vers Treblinka.
Le 19 août, la 1e et la 2e compagnies du 101e bataillon, accompagnées d’une unité de Hiwis, effectuent une rafle dans la ville de Parczew. 3 000 Juifs environ sont déportés. Quelques jours après, les policiers reviennent, sans les Hiwis, et les 2 000 Juifs qui restaient à Parczew sont déportés vers Treblinka. Ces opérations n’ont pas particulièrement marqué les policiers, même si les témoignages montrent qu’ils se doutaient de ce qui attendait les Juifs.
Le 25 août, les Hiwis et la police de sécurité commencent la rafle des habitants du ghetto de transit de Miedzyrzec, les hommes du 101e bataillon les rejoignent. Cette opération de déportation, la plus importante pour le bataillon, a marqué les esprits des policiers, à cause de sa brutalité. Elle a vu le départ de 11 000 Juifs pour Treblinka, mais près de 1 000 ont été tués par balle lors de la rafle.
Dans son impatience à déporter le plus de Juifs possible, du nord du district de Lublin en même temps que des districts de Varsovie et Radom, Globocnik surcharge le camp de Treblinka. Les déportations sont suspendues entre le 28 août et le 3 septembre, le camp réorganisé. Quant aux réservistes du 101e bataillon, ils disposent alors d’une période de répit, jusqu’à la fin du mois de septembre.
Chapitre XI. Les fusillades de la fin septembre
Une première fusillade a lieu dans le village de Serokomla, menée par des unités de la 1e compagnie et la 1e section de la 3e compagnie. Le 22 septembre, tous les Juifs du village 200 à 300) sont raflés puis fusillés. Les policiers ne sont pas accompagnés d’Hiwis. Comme à Jozefow, chaque peloton est constitué d’autant de tireurs que de victimes. Les corps sont abandonnés dans des carrières.
Trois jours après, un sergent de la 1e compagnie est tué lors d’une mission, en tentant de piéger un membre de la Résistance polonaise qui se cache entre Serokomla et Talcyn.
Les autorités de Lublin ordonnent en représailles l’exécution de 200 personnes. Le 26 septembre, les mêmes unités qu’à Serokomla raflent les habitants de Talcyn. Le commandant Trapp procède à une sélection pour ne pas s’aliéner la population locale. 78 Polonais, choisis parmi ceux qui sont étrangers ou ne résident que temporairement dans la ville, ou parmi les plus pauvres des habitants, sont ainsi fusillés. Pour atteindre son quota, Trapp décide de frapper dans le ghetto de Kock, plutôt que dans la population polonaise. 180 Juifs sont fusillés.
Il semble donc que le commandant Trapp ait fini par s’accommoder de sa tâche d’extermination du judaïsme polonais. Ce qui n’est pas le cas du lieutenant Buchmann, qui demande à retourner en Allemagne. En attendant d’obtenir sa mutation, Trapp le dispense des actions juives. Suivant son « exemple », plusieurs hommes du rang déclarèrent qu’ils refusaient de participer à de telles actions. N’étant pas nombreux, on préféra les exempter tant qu’il y avait d’autres tueurs disponibles.
Chapitre XII. Les déportations reprennent
Entre le début d’octobre et la première semaine de novembre 1942, le bataillon a participé à de nombreuses évacuations des ghettos et aux déportations de dizaines de milliers de Juifs. En raison du rythme intense, les policiers n’ont pas été en mesure de se souvenir précisément des actions.
Les déportations vers Treblinka reprirent le 1er octobre, avec parfois des fusillades. Les policiers du 101e bataillon participèrent à huit opérations en six semaines, avec pour résultat la déportation de plus de 27 000 Juifs, auxquels il faut ajouter 1 000 Juifs exécutés. Les 11 et 14 novembre, au moins 500 Juifs de Lukow qui se cachaient sont fusillés. Des policiers du 101e bataillon participent à au moins l’une des deux fusillades.
Entre la fin août et le 7 novembre 1942, au moins 25 000 Juifs ont été déportés de la seule Miedzyrzec vers Treblinka, avec la participation du 101e bataillon.
Les souvenirs des policiers quant à ces opérations sont très variables, confus. La reconstitution des évènements par Christopher Browning est surtout fondée sur les recherches effectuées après-guerre par l’historienne Tatiana Brustin-Berenstein et l’Institut historique juif de Varsovie.
Chapitre XIII. Les étranges ennuis de santé du capitaine Hoffmann
Au début d’octobre 1942, la 3e compagnie, commandée par le capitaine Wolfgang Hoffmann, est appelée pour participer à l’évacuation du ghetto de Konskowola, qui contient
1 500 à 2 000 Juifs.
Lors de l’enquête, le capitaine Hoffmann prétendit ne pas se souvenir de l’action de Konskowola. A l’époque, il souffrait de problèmes de santé qu’il disait dus à un vaccin contre la dysenterie. Mais dans les années 60 il explique ces troubles par la tension psychologique résultant du massacre de Jozefow. Ses hommes cependant trouvaient qu’il tombait malade fort à propos, juste avant une opération d’importance qui impliquait des risques personnels. Il fut ensuite muté sur le front russe à l’automne 1943, où il gagna la croix de fer 2e classe. Il est difficile de mettre ses agissements en Pologne sur le compte de la lâcheté, au vu de son comportement ultérieur. Que sa maladie soit purement physique ou psychosomatique, il ne chercha pas à l’utiliser pour échapper aux opérations en Pologne, et essaya plutôt de la dissimuler à ses supérieurs.
Chapitre XIV : La « chasse aux Juifs »
Une fois les villes et les ghettos de la zone nord de Lublin vidés des Juifs qui y habitaient, le 101e bataillon est chargé de traquer et tuer tous ceux qui ont échappé aux rafles. Les policiers du 101e bataillon baptisèrent eux-mêmes ces actions Judenjagd, « chasse aux Juifs ».
Il y eut deux opérations majeures à l’automne 1942 et au printemps 1943, dans la forêt de Parczew . Il ne s’agissait pas seulement de trouver les Juifs, mais aussi les partisans et les prisonniers de guerre russes évadés. Parfois des Juifs se cachaient en ville, avec la complicité de Polonais, qui étaient également fusillés si on les trouvait. Le plus souvent, les policiers agissaient suite à des dénonciations.
Comme à Jozefow, les policiers se retrouvent face à leurs victimes. Mais au fil du temps beaucoup se sont endurcis et sont devenus des tueurs froids voire enthousiastes. Certains évitaient de participer aux tueries tant qu’ils ne risquaient pas d’ennuis. Seuls quelques-uns réussirent à ne pas devenir des tueurs, grâce à des stratégies d’esquive.
Malgré ces réfractaires, la contribution du 101e bataillon à cette phase de la Solution finale a été importante, mais on ne connaît pas de rapport du bataillon permettant de compter les victimes ainsi fusillées. Cette pratique d’une traque incessante et destinée à tuer systématiquement révèle la détermination à exterminer les Juifs jusqu’au dernier.
Chapitre XV. Derniers massacres : la « fête de la moisson »
À la suite des nombreuses relèves et mutations, le 101e bataillon ne comptait plus, en novembre 1943, qu’une partie des policiers qui étaient présents à Jozefow, et se trouvait incomplet.
Jusqu’au printemps 1943, les Juifs de Pologne s’étaient accrochés à l’idée que les nazis conserveraient en vie la main-d'œuvre nécessaire à l’effort de guerre, alors que dans l’esprit des dirigeants allemands, même les Juifs des camps de travail devaient, à terme, être éliminés. Ayant peu à peu perdu leurs illusions, les Juif commencèrent à résister, avec des révoltes lors de la liquidation des ghettos ou dans les camps d’extermination. Himmler savait que l’élimination des camps de travail de Lublin ne pourrait pas se faire en plusieurs fois sans susciter de nouvelles révoltes. Il fallait donc exécuter tous les prisonniers en une seule opération, appelée « fête de la moisson » (Erntefest), minutieusement préparée.
A la fin octobre, on fit creuser aux prisonniers juifs des tranchées à l’extérieur des camps de Majdanek, Trawniki et Poniatowa, de telle sorte qu’elles semblaient destinés à la protection antiaérienne. Il fallut ensuite mobiliser des unités de la SS et de la police sur l’ensemble du Gouvernement général. Des hommes du 101e bataillon furent mobilisés pour participer à presque toutes les phases de l’opération.
À Majdanek, 16 500 à 18 000 Juifs sont fusillés. Les tireurs étaient des policiers du SD, les réservistes du 101e bataillon ont constitué les cordons de sécurité.
Par manque de main-d’œuvre, les 14 000 Juifs du camp de Poniatowa n’ont pas été fusillés ce jour-là mais le lendemain.
De nombreux policiers du 101e bataillon confondent les deux actions dans leurs souvenirs, mais quelques-uns s’en souviennent comme de deux opérations distinctes.
Cette action fut la plus importante opération de massacre de masse de Juifs, de toute la guerre. On compte 42 000 victimes dans le district de Lublin. La participation du 101e bataillon de réserve de la police à la Solution finale est terminée. Le bataillon a alors à son actif l’exécution par balle d’au moins 38 000 Juifs et la déportation de 45 000 Juifs dans le camp de Treblinka, soit près de 83 000 victimes pour ce groupe de 500 hommes.
Chapitre XVI. Après
Le 101e bataillon de réserve de la police doit participer de plus en plus à des luttes contre des partisans armés et des troupes ennemies. Le nombre de blessés et tués augmente fortement, notamment au sein des officiers. À la fin de la guerre, quelques hommes sont capturés par les Russes mais la plupart retournent en Allemagne. Beaucoup reprennent leurs activités d’avant-guerre.
Un policier ayant fait partie du peloton d’exécution à Talcyn est dénoncé par sa femme. Interrogé, il livre les noms du commandant Trapp, du lieutenant Buchmann et du sergent-major Kammer. Ils sont extradés en Pologne en octobre 1947 pour comparaître au procès des 78 Polonais exécutés à Talcyn. Le policier et Trapp sont condamnés à mort (exécutés en décembre 1948), Buchmann à 8 ans de prison et Kammer à 3.
En 1958 la Zentrale Stelle des Landesjustizverwaltungen (Agence centrale des administrations d’Etat de la justice) est créée : elle est chargée de l’instruction des poursuites contre les criminels nazis. En enquêtant sur divers crimes dans le district de Lublin, les enquêteurs se retrouvent face à des témoins du 101e bataillon. En 1962, le dossier est remis aux autorités judiciaires de Hambourg, où vivent la plupart des survivants du bataillon.
210 anciens policiers du bataillon sont interrogés jusqu’au début 1967, 14 sont inculpés : 9 officiers et sous-officiers, 5 policiers. Le procès s’étend d’octobre 1967 à avril 1968. 4 des officiers sont condamnés à des peines de prison allant de 8 à 5 ans. Le dernier officier et les cinq policiers sont jugés coupables mais la peine n’est jamais prononcée. Au terme des appels, les condamnations sont confirmées, mais deux des peines de prison sont supprimées, et les deux autres sont réduites.
Néanmoins on peut considérer que ce procès est une réussite pour la justice allemande, car parmi les rares enquêtes à avoir abouti à des procès de policiers de l’Ordnungspolizei, très peu ont débouché sur des condamnations.
Chapitre XVII. Allemands, Polonais et Juifs
L’analyse des témoignages des policiers fait ressortir tous les problèmes dus à la subjectivité des récits, pour des raisons de stratégie judiciaire, du fait de l’oubli, mais aussi des mécanismes de défense psychologique comme le refoulement ou la projection. La façon dont les policiers décrivent les relations entre Allemands, Polonais et Juifs sont révélatrices de ces phénomènes.
Il y a très peu de descriptions des relations entre Polonais et Allemands. Les Polonais mentionnés sont les partisans, bandits et voleurs, ce qui permet aux Allemands de se présenter comme des protecteurs de la population, ou bien, en prétendant que c’était la préoccupation principale du bataillon, d’occulter les violences à l’encontre des Juifs.
Plusieurs policiers mentionnent des efforts pour maintenir de bonnes relations avec la population, mais deux témoins racontent qu’à Poznan et à Lodz, en 1940 et 1941, les policiers du bataillon s’amusaient à expulser ou harceler des Polonais. Des expéditions punitives suite à des confrontations avec des partisans étaient fréquentes et se soldaient par des fusillades et des villages brûlés.
S’agissant des Juifs, les anciens policiers n’avaient pas intérêt à fournir des informations quant à leur antisémitisme ou celui de leurs camarades. Ce silence correspond aussi à une attitude générale du national-socialisme. Pour beaucoup d’entre eux, cela reviendrait à admettre qu’ils n’ont fait que suivre l’idéologie admise à l’époque, comme ils en auraient suivi une autre si le régime avait été différent. Ils se contentent de nier toute adhésion politique ou idéologique. Les Juifs sont toujours confondus en une masse anonyme, sauf en ce qui concerne les Juifs allemands rencontrés lors des actions et ceux qui travaillaient pour eux.
Si les policiers mentionnent peu leurs relations avec les Polonais ou avec les Juifs, on peut supposer que la plupart des mentions de l’antisémitisme polonais participent d’un phénomène de projection, soulagés qu’ils sont de pouvoir rejeter une partie des responsabilités de la Solution finale sur leurs collaborateurs polonais. Mais les Allemands passent sous silence les actes de solidarité des Polonais envers les Juifs. Les mesures à l’encontre des Polonais qui cachaient des Juifs étaient de plus en plus dures au fil du temps : ils étaient bien plus systématiquement fusillés. Il est aussi révélateur que les unités de Hiwis n’aient pas été recrutées parmi les Polonais.
Chapitre XVIII. Des hommes ordinaires
Au fur et à mesure des actions, les hommes du 101e bataillon de réserve de la police sont devenus des tueurs, sauf peut-être 10% d’entre eux (et au maximum 20%). Quelles explications peut-on trouver à cela ?
- La brutalité inhérente à la guerre et le racisme ?
Dans toutes les guerres, les soldats torturent et massacrent des civils ou les prisonniers sans défense. La guerre entraîne une « brutalisation » des hommes et conduit à des atrocités. Dans le cas du 101e bataillon, la guerre raciale est le contexte fondamental et c’est un facteur exacerbant la violence. De plus, les actions sont légitimées par une politique planifiée au niveau gouvernemental.
- L’effet de distanciation ?
La segmentation, la routine, la dépersonnalisation attribuées par de nombreux historiens aux aspects bureaucratiques de la Solution finale n’ont pas joué de rôle dans la cas du 101e bataillon. Après Jozefow, les policiers se sont le plus souvent retrouvés à effectuer le rassemblement des Juifs et l’encadrement de convois de déportations, à former des cordons de sécurité. Cela leur a permis de ne pas se sentir responsables de la mort des victimes, en tout cas pas directement. Ainsi, la division du travail a permis une distanciation et une insensibilisation des hommes.
- La sélection des tueurs ?
Si l’on considère l’âge, l’origine géographique, le milieu social, il ne semble pas y avoir eu de sélection en ce qui concerne les policiers du rang, même si l’on constate une proportion élevée de membres du Parti parmi eux (25%), de même pour les officiers du bataillon.
Il semble que la composition du bataillon corresponde aux hommes dont on disposait à ce moment, et c’est parce qu’ils étaient dans la région qu’ils ont été affectés à l’application de la Solution finale.
- Le carriérisme ?
Le carriérisme est une explication avancée par ceux qui n’ont pas tiré, pour justifier le comportement de leurs camarades, mais ces derniers n’en parlent jamais. Cependant pour certains des policiers, les considérations de carrière ont joué un rôle, comme pour le capitaine Hoffmann qui tenta de dissimuler sa maladie à ses supérieurs, ou si l’on compte le nombre d’hommes restés dans la police après la guerre.
- L’obéissance aux ordres ?
D’autres ont tenté d’expliquer leur comportement par les ordres auxquels on ne pouvait pas désobéir, mais il n’y a aucun exemple de refus de tuer qui ait entraîné un terrible châtiment. Tout le monde devait participer aux cordons de sécurité mais rien ni personne ne les obligeait à utiliser leurs armes.
On peut avancer l’hypothèse de l’obéissance à l’autorité. Une expérience conduite par Stanley Milgram lui permet d’expliquer les différents comportements par l’éducation, la famille, et toute une structure sociale encourageant l’obéissance. Le sujet se sent obligé d’obéir à une autorité perçue comme légitime. La situation est différente de celle du 101e bataillon. La plupart admettent qu’ils ont cédé à la pression de groupe plutôt qu’obéi à l’autorité. Des expériences supplémentaires de Milgram montrent comment l’autorité et le conformisme se renforcent mutuellement. Une fois laissés sans surveillance, les policiers n’obéissaient plus aux ordres, modifiaient leur comportement tout en se montrant incapables de s’opposer ouvertement aux ordres.
- L’endoctrinement ?
Selon Milgram, le comportement des nazis, plus destructeur, a été la conséquence d’une intériorisation de l’autorité « à travers un processus relativement long d’endoctrinement, impossible à réaliser en laboratoire » . Comme toute la population allemande, les hommes du 101e bataillon étaient confrontés à une masse de propagande raciste et antisémite. L’Ordnungspolizei assurait l’endoctrinement des hommes et leur fournissait des circulaires hebdomadaires et des brochures spéciales, qui néanmoins ne pouvaient enlever aux hommes leur capacité à penser par eux-mêmes. Ils étaient influencés par cet endoctrinement jusqu’à se sentir supérieurs mais pas préparés à massacrer des Juifs.
- Le conformisme ?
Le conformisme de groupe est un élément majeur pour analyser le comportement des réservistes. Rompre les rangs revenait à se désolidariser des autres et pouvait passer pour un reproche moral. Ils ont tout fait pour ne pas rompre les liens de camaraderie qui les liaient, au moyen de nombreuses stratégies et de compromis.
L’omniprésence du racisme et de l’antisémitisme, la distanciation avec les victimes, exclues de la même humanité que les policiers, leur permettait de se conformer aux normes du bataillon, qui constituait leur monde social immédiat, ainsi qu’à celles de la société nazie.
Pour conclure, Christopher Browning exprime le malaise que lui renvoie le comportement des hommes du 101e bataillon. Ils ont eu à affronter des choix, certains sont devenus des tueurs, d’autres non, d’autres encore ont arrêté de tuer. Ces comportements renvoient à une responsabilité individuelle. Il observe que, de nos jours, de nombreuses sociétés sont encore empreintes de racisme, et partout elles conditionnent l’individu à l’obéissance, tout comme il existe des groupes qui exercent des pressions sur le comportement de l’individu.
Le fonctionnement des sociétés modernes a tendance à atténuer la responsabilité individuelle de ceux qui doivent appliquer la politique des gouvernements. Ainsi, tous ces éléments qui ont pu contribuer à faire des policiers du 101e bataillon de réserve des tueurs, sont toujours présents. Ce qui implique que d’autres groupes humains pourraient faire la même chose.
Postface
Dans cette réédition, Christopher Browning réagit aux critiques de Daniel Goldhagen, qui a publié une étude similaire à partir des interrogatoires des hommes du 101e bataillon de réserve de la police .
Parmi les points de divergence entre les deux auteurs, l’appréciation du rôle de l’antisémitisme dans l’histoire allemande, le contexte et le motif du comportement meurtrier des Allemands à l’est. Christopher Browning reproche, entre autres, à Daniel Goldhagen d’utiliser des exemples orientés, de ne prendre en compte les interrogatoires que s’ils soutiennent sa thèse, et d’avoir recours à des normes différentes dans l’analyse des preuves selon que les victimes sont juives ou non. Le problème que veut souligner Christopher Browning est que Daniel Goldhagen n’a pas suivi les normes de rigueur dont il se réclamait tout en accusant les autres de ne pas l’avoir fait.
D’une manière générale, il déplore la volonté de Daniel Goldhagen à présenter les actions des Allemands comme uniques, sans précédent et inhérentes à leur culture. Selon Christopher Browning, ce que ces hommes ordinaires ont fait, d’autres hommes ordinaires pourraient le faire ailleurs, à conditions que les circonstances soient réunies.
Commentaire
Il n’a pas été facile de résumer cet ouvrage, Christopher Browning s’appuyant sur l’étude détaillée des comportements des policiers au cours du temps, au fil des actions. Chaque opération, même minime, semble jouer un rôle dans l’évolution des tueurs.
Comme l’auteur le fait remarquer, les témoignages des anciens policiers du 101e bataillon sont particulièrement riches et détaillés. Surtout ils permettent d’appréhender la personnalité des hommes, contrairement à des documents administratifs ou même aux témoignages de survivants.
Bien que les analyses sociopsychologiques soient parfois denses et complexes ou les descriptions assez « pénibles », le raisonnement de Christopher Browning se suit aisément.
Il me faudrait lire l’ouvrage de Daniel Goldhagen pour pouvoir comparer de moi-même ses thèses avec celles de Christopher Browning. Il est évident que tous les historiens ne peuvent pas partager la même analyse. Cependant je crois depuis assez longtemps que la nature humaine est capable du pire, et que les nazis n’en ont pas l’exclusivité, comme en témoignent les massacres perpétrés par les Khmers rouges ou encore le génocide au Rwanda. Et c’est ce qui rend de telles études aussi nécessaires et importantes.