Fiche de lecture Antonella Salomoni, L'Union Soviétique et la Shoah - Editions La Découverte - Paris- 2008
Constituant l'un des évènements les plus tragiques de l'histoire du vingtième siècle, le génocide juif est, encore aujourd'hui, apprécié et envisagé de façon trop partielle. On a en effet encore aujourd'hui l'idée que les cinq à six millions de Juifs victimes de la Solution finale entre 1941 et 1944 périrent dans leur grande majorité dans les camps de concentration ou d'extermination. Ainsi, lorsqu'on évoque la Shoah, on pense plutôt à Auschwitz, Dachau, Treblinka qu'à Babi Yar. Cette focalisation que l'on opère du génocide juif sur l'une des ses plus sinistres manifestations s'explique certes par le caractère inédit et unique du barbarisme industriel - chambres à gaz, fours crématoires,- qui se déroulait dans les camps. Néanmoins, cette focalisation a empêché de considérer pleinement tous les ressorts du génocide des Juifs, dont une bonne partie, en fait la majorité, ne périrent pas dans les camps.
On considère en effet que près de trois millions de Juifs, vivant pour leur majorité dans les régions occidentales de l'URSS furent exterminés sur place, et non dans les camps situés en Pologne. Cette extermination des Juifs commenca en été 1941 dans le sillage de l'invasion de l'URSS par les armées nazies, et se manifesta de différentes façons: tués essentiellement par balles, les Juifs périrent aussi des multiples et variées privations que les nazis infligèrent aux populations des territoires conquis en général, aux Juifs en particulier. Cette extermination des Juifs d'Union soviétique fut longtemps méconnue pour plusieurs raisons. Il fut en effet longtemps impossible d'accéder aux archives soviétiques, rendues ouvertes au public, et encore partiellement, il y a une quinzaine d'années seulement. Par ailleurs, inspirées par divers motifs, les autorités soviétiques ne souhaitaient pas singulariser l'extermination des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, qui coûta la vie à 30 millions d'âmes de l'URSS. Dans son ouvrage intitulé L'Union soviétique et la Shoah, Antonella Salomoni, universitaire italienne, s'interroge sur les différents façons dont fut vécue et percue la Shoah en URSS, durant la guerre et après celle ci. L'auteur s'interroge notamment sur l'attitude des autorités soviétiques vis à vis de la Solution finale, particulièrement lourde en victimes dans les Républiques socialistes soviétiques de Biélorussie et d'Ukraine, ainsi que dans la partie européenne de la République socialiste soviétique fédérative de Russie. La problématique de Madame Salomoni est de chercher à comprendre pourquoi les autorités soviétiques ont eu tendance à minimiser l'importance de l'extermination des Juifs par les Nazis en inscrivant cette extermination dans le cadre plus globale des massacres nazis contre la population soviétique. Cette tentative d'analyse est précédée dans le présent ouvrage de quelques chapitres visant à décrire le modus vivendi de l'oeuvre génocidaire nazi en URSS. Nous ferons içi un résumé du livre L'Union soviétique et la Shoah, avant de le discuter. L'ouvrage de A.Salomoni est composé de 7 chapitres précédés d'une introduction et d'un prologue. L'introduction (p.5 à 15) présente la répartition des Juifs vivant en Union soviétique en juin 1941, lors du lançement de l'opération Barbarossa. Il y avait alors 5 millions de Juifs en URSS, dont 3 100000 dans les territoires soviétiques situés dans les frontières d'avant 1939 et 1 900000 dans les territoires annexés suite au pacte Molotov-Ribbentrop d'août 1939. Si une importante partie des Juifs vivant dans les régions européennes de l'URSS avaient put fuir en Sibérie ou dans les Républiques d'Asie centrale, la majorité d'entre eux demeurèrent dans les zones qui allaient être envahis par les Allemands. Ils en furent les premières victimes. On estime ainsi que 2,5 millions à 3,3 millions de Juifs soviétiques furent victimes des nazis. Partant de ce sombre constat introductif, l'auteur va s'interroger sur les motifs ayant amené les autorités soviétiques à sous-estimer de façon partiale l'étendue et la particularité de la destruction des Juifs. Les hypothèses avancées par Madame Salomoni sont les suivantes. Elle évoque tout d'abord la lecture globale effectué par les autorités soviétiques de la barbarie nazie en URSS, lecture globale qui empêcha volontairement toute distinction publique du génocide des Juifs du reste des souffrances endurées par le peuple soviétique. Cela serait du à la volonté des cercles dirigeants soviétiques de ne pas donner caution à l'image assimilant Juifs et bolcheviques qu'agitèrent auprès des populations locales pendant la guerre les nazis. Par ailleurs, l'autonomisation du génocide juif par rapport aux souffrances endurées pendant la guerre par le reste de la population soviétique aurait pu nuir au processus de construction de la notion de peuple soviétique réactivée après la Seconde guerre mondiale. L'auteur pointe dans un autre ordre d'idée que plus récemment la volonté bien laborieuse de construction des identités nationales (Ukraine notamment) dans les Etats post-soviétiques a comme conséquence de mettre en sourdine le génocide de plusieurs millions de Juifs pendant la guerre, mort dans laquelle les populations locales (baltes, ukrainiennes par exemple) et les "héros nationaux" (Bandera pour ne citer qu'un exemple) ont parfois joué un plus ou moins grand rôle. L'auteur se penche d'ailleurs sur la responsabilité des populations locales dans le massacre des Juifs. En guise de prologue (p.17 à 38), l'auteur se penche sur le cas de Babi Yar, cas tristement emblématique de la Shoah en URSS. C'est à Babi Yar, un ravin situé dans la banlieue de Kiev, que furent massacrés les 29 et 30 septembre 1941 près de 34 000 Juifs de Kiev (ils constituaient alors 20% de la population totale de la ville, soit 100 000 âmes sur un total de 848000). Lors de leurs retrait en août 1943, les nazis tentèrent sans grands succès de mettre le feu à la fosse commune pour en effacer les traces. Le cas de Babi Yar, s'il constitue un paradigme paroxistique de ce que fut la Shoah en URSS est par ailleurs intéressant à analyser en ce qui concerne l'attitude des autorités soviétiques vis à vis du génocide juif. L'auteur rapporte en effet que les Juifs qui cherchèrent en 1944 à commémorer le massacre de Babi Yar furent taxés de "nationalistes chauvins", et qu'on transforma ce lieu en décharge en 1961. Le chapitre 1 de l'ouvrage (pages 39 à 62), intitulé "Faits de guerre" présente l'opération Barbarossa et les moyens mis en oeuvre par les envahisseurs nazis pour rallier la population soviétique à l'une de leurs finalités, la destruction des Juifs. L'auteure indique que durant les premiers mois suivant le début des opérations, 1 à 1,5 millions de Juifs parvinrent à s'enfuir mais qu'il n'étaient pas particulièrement protégés par le pouvoir soviétique. Ainsi, si 54% des Juifs résidant dans les frontières soviétiques d'avant 1939 purent se metttre hors de portée des armées nazies, ceux résidant dans les territoires annexés après août 1939 furent, comme tous les autres habitants d'ailleurs, refoulés aux anciennes frontières de l'URSS. A. Salomoni évoque ensuite les quatres secteurs géographiques dévolus à chacun des quatre Einsatzgruppe (A,B,C,D) et parle des premiers massacres, Odessa, Transnistrie, la création de ghettos (Vilnus, Riga, Kamenets -Podolski). Le conflit opposant le ministère des Territoires occupés du Reich, A.Rosenberg ( défendant la thèse utilisatrice) et le R.S.H.A. de Heydrich ( défendant la thèse exterminatrice) vis à vis du sort à réserver aux Juifs est aussi pointé. Dans ce même chapitre, A.Salomoni consacre un développement à la propagande nazie contre les Juifs d'URSS, propagande cherchant à développer l'idée selon laquelle les Juifs sont des Bolcheviques et des allliés des Russes, et ce afin de susciter, d'activer un antisémitisme, déjà plus ou moins latent, au sein des populations locales non russes. Ainsi, un nombre important de jeunes nationalistes ukrainiens furent formés à Berlin par les autorités nazies pour, entre autre répandre cette idée au sein des populations ukrainiennes. Cette propagande nazie fut dénoncée par la Pravda en octobre 1941, ce qui atteste de sa relative importance. L'auteur indique ainsi que 200 à 400 publications éditées à Berlin mais principalement en langue ukranienne, lettone, lituanienne, estonienne... circulaient dans les territoires occupés dans le but de créer un front de lutte au sein des populations contre le "judéo-bolchevisme". Dans le chapitre 2 (pages 63 à 111) intitulé "Réactions", l'auteur évoque successivement les conséquences du pacte germano-soviétique en URSS, la réaction de l'Occident façe à Barbarossa, le problème des réfugiés en URSS et de la naissance du comité antifasciste juif (EAK). L'annexion de nouveaux territoires par l'URSS en août 1939 a eu comme conséquence l'augmentation de deux millions de personnes de la populations juive soviétique. Parallèlement, conséquemment à ce pacte, aucune information ne circulait publiquement sur les persécutions nazies à l'égard des Juifs de la même façon que les démocraties occidentales n'ont pas dénoncées publiquement la politique antisémite du gouvernement nazi pour ne pas être accusées par leurs populations de mener une éventuelle guerre visant avant tout à sauver les Juifs. A. Salomoni, dans le même chapitre parle de l'intéressante naissance du Comité antifasciste juif, l'EAK. Ce comité constitue l'une des premières initiatives réalisés du Sovinformburo, organe de propagande à vocation interne et externe crée par les autorités soviétiques après l'invasion nazie en URSS dans le but de s'assurer le concours des minorités ethnique, nationales, religieuses dans la lutte contre l'ennemi. L'existence de l'EAK ne fut officialisée qu'au printemps 1942, Kroutchev considérant ce comité comme "un instrument indispensable aux intérêts de l'Etat, de sa politique et de notre Parti Communiste." mais les autorités soviétiques cherchèrent rapidement après le déclenchement de Barbarossa à revitaliser les liens ente les Juifs d'URSS et les Juifs du monde entier pour que ceux ci soutiennent, indirectement l'URSS. A. Salomoni date de l'automne 1941 les premiers éléments attestant d'une apparition future de l'EAK, Béria ayant alors demandé à des millitants juifs membres du Bund de l'I.S. de créer une agence de propagande juive contre Hitler. En février 1942, une autre initiative soutenue par les instance dirigeantes soviétiques vise à créer un comité de propagande pour mobiliser les Juifs d'Union soviétique et pour sensibiliser ceux du reste du monde financièrement notamment à la cause soviétique. L'EAK apparut donc en mai 1942 et l'une de ses premières initiatives fut d'organiser des rassemblements de Juifs pour y diffuser des appels à la résistance. On notera que des différents comités de propagandes formés sous l'impulsion du Sovinformburo, seul l'EAK avait une base ethnico-religieuse. A la fin du chapitre 2, l'auteur s'attarde sur le rôle joué par les Juifs soviétiques dans la lutte contre l'Allemagne nazie et sur les rumeurs, plus ou moins répandue de passivité que l'on prêtait aux Juifs en URSS. Le chapitre 3 (pages 113 à 142), intitulé "Discours" présente la personne d'Ilya Ehrenburg, l'une des personnalités les plus éminentes de l'EAK ainsi que certaines des activités du Comité antifasciste juif pendant la guerre. Né à Kiev en 1891, Ilia Ehrenburg ne prit réellement conscience de son judaisme qu'après le lancement de l'opération Barbarossa et joua un rôle propagandiste très important durant la seconde guerre mondiale, tant pour les Soviétiques en général que pour les Juifs en particulier. En tant que correspondant de guerre, il rédigea plus de 2000 articles entre 1941 et 1944 dans lesquels, notamment au début de la Grande guerre patriotique, il cherchait notoirement, d'après A. Salomoni, à développer la haine pour le soldat allemand parmi les soldats soviétiques envoyés au front, qui, selon lui, étaient trop bons avec l'adversaire car éduqués dans l'idée que les Allemands étaient les frères de classes des Soviétiques. Par ailleurs, il constitua un point de référence majeur pour les Juifs d'URSS, qui, via l'EAK, lui envoyèrent de milliers de lettres dans lesquellles ils dénonçaient notamment les atrocités nazies frappant leurs coreligionnaires. Comme fonction de l'EAK pendant la guerre, l'auteur insiste surtout dans ce chapitre sur la dénonciation par ce comité de l'antisémitisme qui avait alors cours en URSS. Cet antisémitisme était parfois un phénomène datant de la guerre, comme A.Salomoni le montre bien pour les lointaines Républiques d'Asie centrale, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizstan. Les populations locales manifestaient en effet parfois une violente hostilité envers les Juifs venus d'URSS occidentale et qui s'étaient réfugiés en URSS pendant la guerre. Ils étaient en effet tenus pour responsables de l'augmentation des prix, de la transformation du marché du travail et étaient considérés comme des lâches qui avaient désertés les zones de combats. Tachkent devint ainsi la ville symbole du mythe du Juif planqué à l'arrière. Dans la dernière partie de ce chapitre, l'auteur évoque la description dans la littérature juive soviétique des souffrances perpétrées par les nazies envers les Juifs. Le chapitre 4 (pages 143 à 195) intitulé "Documents" est consacré aux premiers témoignages des atrocités nazies à l'égard des Juifs, au rôle déterminant qu'eut l'EAK dans la consignation de ces témoignages, qui aboutirent à la rédaction du fameux Livre noir. L'auteur évoque également la posture judiciaire qu'adoptèrent les autorités soviétiques faces aux crimes de guerre nazis et la nature des premiers procès qui se déroulèrent en URSS contre certains des responsables de crimes de guerre. Dans le première partie de ce chapitre ("Sur les traces encore fraîches du sang de nos frères"), l'auteur relate le rôle joué par de nombreux particuliers, Juifs ou non, dans la consignation des crimes nazis à l'égard des Juifs, considérant que cette activité mémorielle (ainsi celle de l'organisation Oneg Shabat pour le sort des Juifs de Pologne) peut être considérée comme l'un des "prémices de l'historiographie de la Shoah". Le rôle joué par l'EAK dans ce travail de témoignage fut bien entendu majeur: après sa réunion fondatrice de mai 1942, l'EAK élabora deux sous-comités, dont l'un devait se charger de montrer que les Juifs d'URSS participaient activement à la lutte contre les nazis, pour contrer les rumeurs de passivité que l'on prêtait aux Juifs pendant la guerre en URSS, l'autre devait recueillir et classer les nombreux témoignages de la barbarie nazie à l'égard des Juifs. Les nombreux matériaux qu'accumulèrent l'EAK furent d'une importance substantielle dans les premiers procès soviétiques contre les nazis. L'auteur évoque les fameux procès de Krasnodar (14-17 juillet 1943) et ceux de Kharkov (15-18 décembre 1943). On notera que le procès de Krasnodar avaient comme accusés non des nazis, mais des citoyens soviétiques qui avaient servis comme auxilliaires dans le Sonderkommando 100 de l'Einsatzgruppe D et qui avaient donc participés aux massacres de 7000 personnes dans le district de Krasnodar. Sur les 11 inculpés, 8 furent condamnés à mort, les 3 autres à vingt ans de travaux forcés. Paralèllement à l'évocation du travail de consignation des témoignages à l'oeuvre en URSS pendant la guerre, l'auteur décrit la posture judiciaire des autorités soviétiques face aux criminels de guerre, et la nature des premières enquêtes préliminaires aux premiers procès. On apprend ainsi que les autorités soviétiques cherchèrent à mener des procédures judiciaires contre les nazis s'inscrivant dans le cadre de conventions internationales sur le droit de la guerre et visant à établir la responsabilité collective de l'Etat allemand pour ces crimes de guerre. Il apparaît que les Soviétiques ont été les premiers parmi les Alliés à insister sur le fait que de véritables procédures judiciaires devaient se tenir contre les criminels de guerre et que l'idée de mener une justice sommaire , courante en temps de guerre devait être écartée. Il semblerait donc que ce soit l'URSS, dont le territoire a été le plus marqué par la barbarie nazie, qui ait défendu l'idée de punir les chefs nazis devant un tribunal international. Le chapitre 5, nommé "Libération et jugement" (pages 197 à 237) est consacré essentiellement à la période allant du retrait des armées nazies de l'URSS à l'immédiate après guerre. A. Salomoni y évoque les difficultés qu'ont eut les Juifs soviétiques à retrouver leurs terres, les rôles que joua l'EAK pour les Juifs soviétiques et les projets concernant ces derniers pour l'avenir. D'après l'auteur, la réinstallation des Juifs soviétiques qui s'étaient réfugiés en Sibérie ou dans les Républiques d'Asie centrale, Ouzbékistan notamment fut douloureuse pour ces derniers et souvent accompagné de manifestations de franches hostilités de la part des populations locales, en Ukraine soviétique par exemple. L'auteure cite le cas de la ville de Kalinindorf, en R.S.S.U. où d'anciens collaborateurs de l'occupant nazi exerçaient désormais des fonctions d'autorité dans la ville. Ces manifestations d'hostilité peuvent s'expliquer par plusieurs facteurs: l'antisémitisme structurel des populations, les effets de la propagandes nazie... Par ailleurs, les personnes occupant les habitations laissées vacantes par les Juifs ne voulaient souvent pas rendre leurs bien aux revenants. Le retour des Juifs exilés ou des Juifs servant dans l'Armée rouge dans le endroits ou ils habitaient avant la guerre fut donc très dure, d'autant que bon nombre de leurs proches, familles ou amis, avaient disparus. Dans ce chapitre l'auteur insiste également sur le rôle que joua l'EAK à la fin de la guerre et peu après celle ci. Ce dernier constitua avant tout un organe de représentation des citoyens soviétiques de nationalité juive, qui contrairement à d'autres groupes ethniques (Ukrainiens, Turkmènes, Ouzbèkes) ou ethnico-religieux (Arméniens) ne disposaient pas de Républiques spécifiques au sein de l'URSS, si l'on excepte le cas particulier de la République autonome juive du Birobidjan. L'EAK centralisait et émettait donc aux autorités soviétiques les demandes de Juifs d'URSS. Ses dirigeants (Mikhoels, Epstein, Feffer) adressèrent ainsi aux autorités soviétiques une requête en vue de créer une république autonome juive en Crimée, peuplé de 65 000 Juifs avant la guerre, et qui constituaient alors 8% de la population des villes et 3% de la population des campagnes. A la fin de ce chapitre, A. Salomoni évoque l'attitude, on peut le comprendre, vengeresse, d'Ilya Ehrenburg envers les Allemands, attitude dont se désolidarisa rapidement les autorités soviétiques pour des motifs d'ordres stratégiques. Le dernier chapitre de l'ouvrage, le chapitre 6 (pages 239 à 277) est doté d'un titre -"Une identité intolérable"- bien explicite. L'auteure cherche en effet à y décrire les différentes formes de dénégations effectuées par le gouvernement soviétique ayant trait au caractère spécifique du génocide juif, dénégations parallèles à une montée de l'antisémitisme en URSS, dont on sait qu'elle atteindra son climax en 1952-1953 avec la vague de proçès contre cosmopolitisme, et notamment l'affaire dite des "Blouses blanches". Dans ce chapitre, A.Salomoni aborde également la réception en URSS de la création de l'Etat d'Israel. Cette tendance à nier les particularités du génocide juif semble s'inscrire dans une démarche globale de (ré)concilliation nationale et de consolidation de la notion de peuple soviétique que cherche à mettre en oeuvre Moscou. Dans cette optique, l'interprétation et la mémoire des souffrances endurées par le peuple de l'URSS doit être globalisante et ne doit pas mettre en relief le fait que telle ou telle groupes ethnico-religieux de l'URSS, en l'occurence les Juifs, a plus souffert que les autres d'autant que le génocide des Juifs soviétiques a souvent été rendus possible par la bienveillance, voire la collaboration de certaines populations locales envers et avec les nazis. L'auteur cite ainsi à plusieurs reprises dans son ouvrage, particulièrement dans le dernier chapitre le cas des Ukrainiens. Montrant, à l'aide de nombreux documents, souvent des lettres de simples particuliers que ces derniers ont souvent aidé les nazis pour massacrer les Juifs, l'auteur indique que les problèmes que cela aurait pu posé aux autorités soviétiques après la guerre ont tenté d’être résolus dans une optique négative pour les Juifs: ainsi, Kroutchev, en, 1944, s'il rend hommage aux victimes du nazisme ne parle pas spécifiquement de la mort de 1,5 millions de juifs ukrainiens et propose inversement l'amnistie aux combattants nationalistes ukrainiens qui se sont battus, pour la plupart, aux côtés des nazis durant la guerre. Dans la même optique, les hostilités de types pogromiques que l'on peut constater en RSSU lors du retour des Juifs sont quasi systématiquement imputées au soi disant "nationalisme" de ces derniers. Conscient que la propagande nazi liant juif et bolcheviques a rencontré un certain écho en Ukraine soviétique, Kroutchev indique même que " il n'est pas dans notre intérêt que les Ukrainiens associent le retour du pouvoir soviétique au retour des Juifs". Dans ce même registre de dissimulation, aux motifs et aux fins variées, de la particularité du génocide des Juifs, l'auteure évoque la censure du Livre noir en 1947, qui ne réapparaîtra dans sa version russe et complète, qu'en 1993. Au delà de cette interprétation bien partielle du génocide des Juifs soviétiques se surimpose en URSS dans la seconde moitié des années 1940 un certain nombre d'éléments pointés par A.Salomoni et qui témoignent d'un relatif climat d'hostilité aux Juifs en URSS. L'EAK, dont l'existence servit le régime soviétique pendant la guerre fut ainsi la cible de nombreuses critiques de Jdanov à partir de 1945, qui accusait cet organe de représentation d'entretenir des rapports subversifs avec des organisations juives étrangères. Même si l'EAK, après la création de l'Etat d'Israel, chercha à inculquer un sentiment de patriotisme soviétique aux Juifs d'URSS, la forte volonté d'émigration au Proche-Orient des Juifs soviétiques, que A.Salomoni constate par les milliers de lettres de demandes que reçut l'EAK dans ce sens ne fit qu'aviver les soupçons des autorités soviétiques à l'égard de la communauté juive d'URSS. La position de l'EAK était délicate, car son discours patriotique exhortant les Juifs d'URSS à demeurer dans leur pays pour y construire le socialisme n'était pas comprise par ces derniers qui accusaient l'EAK d'abandonner les frères de religion en guerre au Proche-Orient. Les dernières pages de l'ouvrage sont consacrées à la dissolution de l'EAK, prise par la Politburo le 20 novembre 1948 et motivée par les accusations de subversions et de propagande anti-soviétique qui étaient dirigés contre l'EAK. Dans le sillage de cette dissolution, de nombreuses personnalités influentes de l'EAK furent arrêtées (une centaine d'après A.Salomoni) et 13 furent condamnés à mort. Une enquête sur les procès de 1952-1953 fut ouverte en 1955, et elle aboutit le 22 novembre à une entière réhabilitation des accusés, réhabilitation qui ne fut toutefois pas rendue publique. L'ouvrage d' A.Salomoni présente le vif intérêt d'être riche en une documentation variée et multiforme. Pour étayer ces propos, l'auteur semble avoir entrepris un vaste travail de recherche de sources, qui vont du témoignage d'un simple citoyen soviétique inconnue aux rapports secrets du Politburo, en passant par toute profusion de textes littéraires, articles de journaux, romans, poésies à laquelle a donné lieu l'extermination des Juifs en URSS par les nazis et leurs collaborateurs locaux. On pourra néanmoins regretter une certaine absence globale d'analyse historique, qui ferait apparenter cet ouvrage davantage à une compilation de documents qu'à une réelle réflexion sur l'Union soviétique et la Shoah. Il aurait ainsi été intéressant, avant de traiter directement de l'invasion de l'URSS par les armées nazies et des conséquences de cette invasion pour les Juifs d'URSS, de consacrer un ou deux chapitres à la situation des Juifs en URSS avant la guerre et en Russie tsariste, ce qui aurait permis de comprendre pourquoi presque tous les Juifs d'URSS se trouvaient à l'Ouest de cette dernière, et en quoi résidait l'antisémitisme de certaines populations de l'URSS, ukrainienne en l'occurence, antisémitisme qui est évoqué mais peu expliqué, sinon pour dire qu'il est essentiellement une conséquence de la propagande nazie. Quelques éclaircissements sur la politique soviétique envers les Juifs, notamment sur la singulière création de la R.A.J. du Birobidjan auraient été bienvenus. L'auteur présente par ailleurs beaucoup de documents divers pour montrer que les Ukrainiens ont aidé les nazis à massacrer les Juifs et que cela à été occulté par les autorités soviétiques après la guerre. Il aurait été judicieux d'accorder un chapitre de réflexion historique et non pas uniquement d'apport documentaire pour chercher à montrer que le nationalisme ukrainien était important en Ukraine de l'Ouest et que dès les débuts de la formation de l'URSS, Moscou ne cessa de redouter un détachement d'une grande partie de l'Ukraine du reste de l'URSS. Le pouvoir soviétique fut confronté à une guérilla indépendantiste en Ukraine jusqu'au début des années cinquante, ce qui peut expliquer, d'un point de vue stratégique, l'interprétation, moralement condamnable, que formulèrent les autorités soviétiques à propos de la mort de 1,5 millions de Juifs en R.S.S.U.. Un conclusion dans laquelle l'auteur aurait pu résumer le propose de l'ouvrage, et dégager une perspective, par exemple sur l'évolution de la situation des Juifs en URSS dans la seconde moitié du vingtième siècle, manque, à nos yeux, à cet ouvrage. Emmanuel Dreyfus. Master 2. Paris IV. Vendredi 13 Février 2009
Emmanuel Dreyfus
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