Sujet débattu, sinon rebattu, que celui que nous devons traiter ce soir. Comme historien, je n’ai jamais compris l’opposition que l’on voulait établir entre histoire et mémoire. Comme si l’historien n’était pas toujours marqué par des représentations mémorielles qui sont celles de son époque – devant se débarrasser de certaines lorsqu’il applique à son objet d’étude les critères de la scientificité mais en voyant confirmer d’autres. J’en donne un exemple bref, à la périphérie de la recherche sur la Shoah. Pendant longtemps, on a cru que le chiffre de vingt millions de morts soviétiques de la guerre, avancé par l’Union Soviétique dès 1945, était exagéré. En fait, on a découvert, depuis les années 1990, que Staline avait minimisé les chiffres pour ne pas mettre trop en lumière sa responsabilité directe dans les énormes pertes des premiers mois de la guerre. Voilà un cas où la mémoire des souffrances soviétiques durant la guerre avait raison contre le préjugé des historiens occidentaux pour qui toute statistique soviétique était forcément exagérée. D’une manière générale, on redécouvre aujourd’hui, dans le cadre de la recherche sur la « Shoah par balles », la valeur des documents soviétiques, en particulier des enquêtes des commissions de 1944-1945, qui donnent des récits fiables et précis des massacres de Juifs par des commandos de tueurs en Ukraine ou en Biélorussie, dénués de toute imprégnation soviétique (à la différence du discours officiel ultérieur, les victimes juives sont dans ce document identifiées comme telles et non mêlées à l’ensemble des victimes de « la grande guerre patriotique ». Encore faudrait-il ajouter que l’insistance mise par les historiens soviétiques à parler des victimes de la guerre germano-soviétique en général, sans distinguer tel ou tel groupe de victimes, pour agaçant qu’il fût selon nos critères, a eu le mérite d’inciter les historiens occidentaux, peu nombreux il est vrai, malgré l’atmosphère de guerre froide, à travailler sur les crimes de masse venus s’ajouter à la Shoah commis par les Allemands dans le cadre de la « Guerre à l’Est » ; ainsi un historien d’Allemagne de l’Ouest a-t-il, à la fin des années 1970, publié la première étude de grande envergure sur la mort par famine infligée à deux millions de prisonniers soviétiques entre juin 1941 et juin 1942. De même, c’est la mémoire « soviétique » des massacres de populations slaves qui a permis les travaux pionniers, en RDA, sur le « plan Général pour l’Est », le projet de déportation ou d’extermination de 50 millions de Slaves, Tsiganes, Juifs, élaboré par des proches de Himmler entre 1940 et 1942. Et si nous comprenons que de ce vaste projet seul le génocide des Juifs a été poursuivi dans le contexte du retournement de la guerre, voilà que nous rejoignons la question posée par la mémoire occidentale de « l’unicité de la Shoah ».
Je n’ai jamais éprouvé de gêne face à la « mémoire de la Shoah » ; elle n’a jamais entravé mes travaux d’histoire du judéocide ; elle les nourrit toujours d’interrogations nouvelles. Certains se plaindront cependant du caractère réducteur de certains énoncés mémoriels, au point que ces derniers ont plus de chance d’attirer les médias . Prenons la campagne médiatique qui a entouré, il y a une dizaine d’années, l’ouvrage de Daniel Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler. Il est évident que l’affirmation martelée par l’auteur d’une adhésion de tous les Allemands, porteurs sans exception, dans les années 1930, d’un antisémitisme éliminationniste, avait plus de chance d’attirer l’attention les médias qu’une thèse formulée en nuances, qui aurait consisté à dire que si tous les Allemands n’étaient pas aussi antisémites que Hitler, il suffisait de l’être, même un peu, pour légitimer, dans le système de « domination charismatique » qu’était le IIIè Reich, l’ensemble de la politique hitlérienne, il faut ajouter qu’au-delà d’indéniables faiblesses méthodologiques, l’ouvrage de Daniel Goldhagen a eu le mérite de ramener l’étude de l’antisémitisme, un temps délaissée, paradoxalement, par les chercheurs, au cœur des interrogations scientifiques sur la Shoah. Goldhagen combattait, de façon outrancière, et en jouant sur le registre de la mémoire autant que de l’histoire, une tendance à ce que les historiens allemands appelaient « historicisation du nazisme » et qui consistait à nier le rôle, et même l’existence, de l’antisémitisme et du racisme allemands (et autrichien) du début du XXè siècle dans la dynamique génocidaire ; dans la version dure, c’est Ernst Nolte, qui essaie de faire du nazisme une simple réaction aux crimes de Lénine et de Staline ; dans une version plus modérée, Martin Broszat, l’un des plus grands historiens allemands du nazisme, aujourd’hui décédé, expliquait en 1986 que la mémoire des victimes s’opposait à une écriture scientifique de l’histoire. Ce à quoi Saul Friedländer lui avait rétorqué qu’on pouvait difficilement comprendre en quoi un historien appartenant au peuple qui avait fourni les bourreaux était d’emblée plus objectif qu’un historien issu de la communauté qui avait été la cible du génocide.
Au contraire, René Girard nous a appris à identifier les mécanismes victimaires, les mythes élaborés par une communauté qui s’est choisi un bouc émissaire. Et, selon lui, l’histoire est écrite par ceux qui ont le souci des victimes ; qui veulent identifier la victime comme victime, et non répéter pour la n-ième fois les stéréotypes fournis par les bourreaux. Pour imaginer ce qui se serait passé dans une Europe conquise par le nazisme, il nous suffit de nous rappeler comme bien des intellectuels occidentaux colportaient les hideux mensonges staliniens des procès de Moscou du temps où le communisme était triomphant. Les nazis avaient prévus, lorsqu’ils auraient gagné la guerre, de créer un « musée de la vie juive ». Certains défendaient l’idée qu’il faudrait laisser quelques Juifs en vie, enfermés dans une réserve, comme les Indiens d’Amérique, pour que les Européens se rappellent ce qu’avait été « l’antirace ». Le nazisme et le communisme ont été heureusement renversé et nous nous efforçons, depuis leur chute, de dire la vérité à leur propos, de rendre un visage et un nom à leurs victimes. Lorsque le Père Patrick Desbois interviewe en Ukraine des témoins de la Shoah, ce n’est pas mu par le souci des bourreaux mais par celui des victimes, de leur rendre leur dignité post mortem en appelant victimes ceux que l’on tuait comme des « parasites » ou des « cafards » et en faisant établir des mémoriaux qui transformeront en tombes ce qui n’était que des fosses à cadavres.
Bien avant de se mettre à écrire de l’histoire, l’humanité est apparue en enterrant ses morts. Lorsque nous parlons de la mémoire, c’est du fondement anthropologique de la science historique que nous parlons. Lorsque nous faisons de l’histoire, nous nous appuyons sur une mémoire, le souci de maintenir vivant, au moins par la pensée, ceux qui sont morts. L’humanité a d’abord appris à conserver et transmettre la mémoire des ancêtres. Autant que l’accès à la richesse, la « possession » d’ancêtres, la mémoire de l’ascendance et de ses hauts faits est la justification d’une position sociale élevée dans les sociétés anciennes. Dans toutes les sociétés, les « sans –ancêtres » ont eu pourtant la possibilité de se considérer comme agrégés aux « grands ancêtres », ceux des grandes familles ou de la dynastie régnante. Les révolutions ne concernent pas seulement les rapports économiques ou sociaux mais elles apportent avec elles des « ruptures de mémoire », des recréations dans les généalogies individuelles et collectives.
Si je reprends et étends les catégories girardiennes, je m’interrogerai cependant en plus sur cette mutation fondamentale, qui caractérise la culture occidentale et qui consiste à réintégrer à l’histoire du groupe celle des victimes de ce groupe. C’est Antigone payant de sa vie le souci d’enterrer son frère maudit. C’est toute la dynamique biblique d’identification et de réhabilitation des victimes émissaires. Mon maître Tresmontant aurait parlé en l’occurrence d’achèvement de l’hominisation. Si le souci d’enterrer les morts caractérise l’humanité, alors celle-ci ne peut se réaliser pleinement que si pas un seul homme n’est exclu de l’accès à la sépulture, si pas un seul homme n’est retranché de la mémoire des vivants. La modernité est sans aucun doute le lieu d’une lutte radicale, pas seulement intellectuelle, entre l’aspiration à la reconnaissance de l’humanité dans son intégralité et diverses tentatives de limiter la qualification d’humain à un groupe, une nation, une « race » ou une classe sociale.
Et je ne crois pas que l’historien du contemporain puisse rester indifférent à cette problématique. Ce dont nous prenons conscience, à propos du génocide des Juifs, produit d’une culture national-socialiste qui voyait dans la « solution finale » un génocide fondateur, celui qui légitimerait tous les autres génocides, comme l’analyse brillamment Gunnar Heinsohn dans son ouvrage Warum Auschwitz ?, c’est que la science historique, toutes les sciences humaines ne peuvent, au bout du compte, faire abstraction ni de la question mémorielle ni de considérations éthiques. Machiavel a pensé libérer la philosophie politique en se passant de la confrontation, souhaitée depuis Platon et Aristote et depuis la Bible, entre politique et morale ; mais le nazisme a poussé si loin, avec l’idéologie du « peuple des seigneurs », la logique du Prince, que l’historien, le politiste ou le sociologue ont été confrontés, sous le IIIè Reich, à l’impuissance de la tradition académique la plus avancée du monde face à la barbarie la plus absolue. De même, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, ouvrage scandaleux s’il en est par la profanation du cadavre des victimes de la Shoah qu’il s’autorise sur 900 pages, rend caduc l’interdit de la critique littéraire parisienne selon lequel les questions morales devraient être exclues du jugement d’une œuvre littéraire. Comme historien, je dois constater que toutes les modes intellectuelles viennent se briser sur cette réalisation du mal en politique qu’est le nazisme. Ainsi a-t-on vu, dans les années 1990, le « linguistic turn », la tendance à ne voir dans le travail de l’historien qu’un discours déconstructible, se briser sur la question de l’histoire de la Shoah : ramener les travaux historiques sur le judéocide à de simples discours, c’est faire le lit du négationnisme.
On avait prédit l’épuisement des recherches sur la Shoah au moment où tombait le Mur de Berlin. On allait tourner la page et pouvoir se consacrer – enfin, pensaient certains – à l’histoire des crimes du communisme. Vingt ans plus tard, nous voyons un tel pronostic déjoué. On connaît bien mieux l’histoire du génocide des Juifs en 2008 qu’en 1988 et il est paru plus d’ouvrages sur la Shoah dans les dix ans qui ont suivi la Chute du Mur de Berlin que dans les quarante années qui avaient précédé. Or, ce phénomène a encouragé une autre tendance tout à fait souhaitable, la multiplication des comparaisons entre la Shoah et les autres violences de masse du XXè siècle. Et pour le meilleur : puisque non seulement la comparaison est le seul moyen de comprendre les spécificités du judéocide ; mais aussi parce que l’effort fourni sur la compréhension du génocide des Juifs rend intenable, par comparaison, le négationnisme concernant le génocide des Arméniens ou bien la relativisation des crimes du stalinisme ou du maoïsme.
La recherche sur la Shoah fait bien comprendre combien le travail de l’historien a besoin des stimulations de la mémoire, même si les questions posées par la mémoire n’épuisent pas, loin de là, les préoccupations spécifiques de la recherche académique.