Introduction historiographique

Initiation à l’histoire de la Shoah

Séminaire 2 octobre 2008
LA VIOLENCE NAZIE : LES GRANDS MODELES D’INTERPRETATION.






Première partie : Alexandra Laignel-Lavastine. Le nazisme dans l'histoire européenne.

On assiste à l’heure actuelle à un enrichissement constant de la recherche historiographique dans le domaine de la Shoah. Bien que celle-ci constitue une rupture civilisationnelle dans le monde occidental, toute interprétation en tant que phénomène unique semble limitée et réductrice. Comment un traumatisme qu’on n’aurait pas cru possible bafouant toute solidarité élémentaire entre individus a-t-il pu se produire ? C’est ce que l’historiographie essaie d’analyser - de plus en plus intensément depuis la seconde partie des années 80 - après qu’a été partiellement surmonté le choc psychologique d’un événement qui semble avoir initialement inhibé presque toute recherche, l’homme restant stupéfait de ce que « l’homme peut faire à l’homme » (Primo Levi).

Deux types de publications peuvent être rapidement envisagées selon que la « modernité européenne » y est ou non mise en cause pour rendre compte de la « voie qui mène à Auschwitz »:
Citons trois auteurs qui donnent des interprétations du phénomène (Furet, Nolte,Goldhagen) qui mettent la modernité européenne hors de cause.
Selon François Furet, le nazisme (ou dans une acception plus large le fascisme) partage avec le communisme la même haine du libéralisme. Ce sont pour lui deux réactions jumelles.
Selon l’historien allemand Ernst Nolte, le nazisme est une réaction au communisme née avec la révolution bolchévique de 1917. Dans une vision totalitariste (nazisme=communisme), Auschwitz lui apparait comme le pendant à la barbarie asiatique, à la fois repoussoir et modèle.
Selon le politiste américain Daniel Goldhagen le nazisme dans son expression ultime de la Shoah est l’aboutissement inéluctable de l’antisémitisme viscéral allemand. C’est donc une explication monocausale, hors de tout contexte européen.
A l’opposé, on peut citer trois ouvrages qui ancrent au contraire la Shoah dans l’histoire de l’Europe moderne, offrant des hypothèses explicatives plus larges (Sternhell, Benssousan,Bauman).
Selon l’historien israélien Zeev Sternhell, le nazisme (et la Shoah) ne seraient que le triomphe des anti-Lumières qu’elle expose dans une dichotomie assez manichéenne.
Selon l’historien français Georges Bensoussan, la science moderne (la raison, le darwinisme social, etc.) peuvent, dans le contexte d’une structure administrative forte, mener progressivement d’un antisémitisme d’exclusion à un antisémitisme d’extermination.
Selon le sociologue américain Zygmunt Bauman nous sommes tous concernés car la Shoah s’est produite dans une société moderne et rationnelle. Selon lui, la Shoah ne peut s’interpréter comme une folie passagère mais comme un résultat conjoncturel lié à plusieurs facteurs : un pouvoir raciste et la rencontre de certains facteurs de la modernité. Il reprend le thème de « l’honneur du fonctionnaire » de Weber qui se substitue à la conscience personnelle. La tâche du bureaucrate devient une fin en soi, si bien que les actes deviennent neutres moralement. Ne compte plus que le succès technique de l’opération (« j’ai obéi aux ordres » Eichmann (rapporté par Arendt)). De la même façon, une violence autorisée avec déshumanisation des victimes (grâce à un vocabulaire aseptisé), permet une exécution dépourvue de toute émotion.
L’analyse de Bauman est assez fine mais elle néglige un peu le fait allemand, quant à sa théorie bureaucratique elle est en défaut face aux massacres d’Ukraine exécutés de façon « rurale » loin des bureaucrates de Berlin. Bauman a des disciples comme Enzo Traverso qui radicalisent sa thèse en voyant dans les prisons du XIXème siècle et même dans la Révolution française la source du nazisme. La guillotine constituant une première étape artisanale avant l’industrialisation nazie. A noter chez Traverso une rhétorique du « certes, mais » qui semble témoigner d’une précaution : empêcher que l’explication par l’enracinement dans l’histoire européenne ne débouche sur une banalisation du nazisme.


Seconde partie :Edouard Husson : l’historiographie allemande de la Shoah.


Deux questions ont plus particulièrement intéressé les historiens allemands :
- celle du rôle joué par Hitler dans le processus de radicalisation
- celle du degré d’antisémitisme de la société allemande
Les « intentionnalistes » (Andreas Hillgruber, Klaus Hildebrand) considèrent que tout était écrit dans Mein Kampf. C’est une thèse discutable, Hitler ne parle que de l’ « éloignement » des Juifs ; quant au gaz exterminateur il n’en parle qu’au passé pour regretter que les Juifs n’aient pas été mis en première ligne en 1914 face aux gaz utilisés par des soldats anglais ou français. D’ailleurs dès les années 60, les « fonctionnalistes » ou « structuralistes » comme Hans Mommsen ou Martin Broszat critiquent l’approche intentionnaliste considérée comme sommaire. Ils avancent l’idée qu’Hitler n’est pas le seul responsable, et qu’il a bénéficié d’innombrables complicités. Ce schéma s’éloignant de l’hitlerocentrisme implique à l’évidence la totalité de la société allemande que les intentionnalistes absolvaient. Des débats très vifs eurent lieu entre les deux écoles qui ont culminé en 1986 dans la « querelle des historiens » (Historikerstreit).
La réalité, comme toujours, est plus complexe que cette opposition. Les documents dont on dispose sur la « solution finale » sont variés et montrent une multitude d’initiatives différentes et contradictoires. L’absence d’ordre écrit d’Hitler concernant l’extermination alimente encore plus la polémique. Prenons quelques exemples :
- durant les deux premières années d’occupation de la Pologne, Goering doit arbitrer entre Franck, Himmler et Heydrich ; le premier, Gouverneur Général, refuse qu’on fasse venir des Juifs d’ailleurs sur son territoires ; les seconds voient dans le Gouvernement Général le territoire d’une « réserve juive ». Hitler refuse de trancher parce que la « solution de la question juive » lui paraît devoir attendre la domination allemande de toute l’Europe et Goering se contente d’éviter que le conflit dégénère entre les SS et Frank.
- En ce qui concerne le « projet Madagascar », il n’est peut être pas aussi utopique qu’il y paraît au premier abord. En tout cas pas plus que « l’extermination par le travail à l’Est », projet envisagé tout au long de l’année 1941. Il se peut qu’Hitler ait voulu un regroupement des Juifs pour en faire des otages vis-à-vis de la « juiverie finacière » (Wall Street et Roosevelt).( Nolte se trompait en considérant que la grande crainte de Hitler était l’URSS, en fait c’était les USA et Roosevelt dont il savait qu’un jour ou l’autre il prendrait part au conflit). Le « projet Madagascar » ne pouvait en tout cas être mis en œuvre sans l’Angleterre qui avait la maîtrise des mers. Il est important de remarquer que le « projet » a plus intéressé Hitler que les disputes entre ses lieutenants sur le territoire polonais car il s’agissait d’une « solution globale ».
- Lorsqu’il reçoit deux Gauleiter, au début de l’automne 1940, Hitler leur dit : votre objectif, c’est la « germanisation » des territoires. Il m’importe peu de savoir comment vous vous y prenez mais je veux que dans dix ans vous puissiez me dire que vos territoires sont « germanisés » (donc, en particulier, vides de Juifs)). Le but était fixé, le moyen étant laissé à la libre appréciation de l’exécutant. Il est difficile aujourd’hui de se représenter un régime à la fois totalitaire et en même temps assez décentralisé où des représentants locaux disposent d’une certaine liberté de mise en œuvre. En fait des exemples ont montré qu’un fonctionnaire du régime qui refusait de devenir complice du génocide n’était pas puni, mais qu’à l’inverse celui qui y était disposé et qui y montrait un certain zèle avait un bel avenir dans la hiérarchie du régime. De ce point de vue, on peut garder une partie de la thèse fonctionnaliste.
- Il n’empêche que l’intervention de Hitler est décisive à l’automne 1941, lorsqu’il s’agit d’accélérer les mesures de persécution et de basculer dans le génocide immédiat. On est donc obligé, dans ce cas, de ramener l’hypothèse intentionnaliste.
En ce qui concerne la seconde question posée, le degré d’enracinement de l’antisémitisme dans la population allemande, il y a consensus. L’Allemand se situe dans la « norme européenne » de l’antisémitisme mais l’antisémitisme allemand sort renforcé du conflit de 1914-18 (les Juifs auraient été « planqués »). Il faut noter qu’un courant eugéniste existe en Europe à l’époque exprimé en Angleterre et en Suède. On reste malgré tout loin des thèses génocidaires qui seront instillées progressivement dans l’esprit allemand. D’abord par les lois de Nuremberg qui lui font admettre la ségrégation puis par une utilisation astucieuse du dégoût du désordre suivant la Nuit de Cristal pour amener « la persécution dans l’ordre » - en fait la prise en main de la « question juive » par la SS. .
En conclusion, le régime nazi a mis en œuvre un processus unique de génocide technocratiquement organisé qui s’est substitué à la violence spontanée des pogroms. L’action discrète a remplacé le désordre visible dans un processus rationnel et totalement dépourvu d’émotion. Sans l’accord des Allemands la mise œuvre de la première partie des persécutions aurait été impossible mais dès lors que le processus était enclenché il était irréversible.







Mardi 14 Octobre 2008
François Alcouffe
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Partenaires scientifiques de Yahad-In Unum: Université de Picardie/ Collège des Bernardins/Center For Advanced Holocaust Studies/Paris-Sorbonne