Kamianky (région de Tarnopol, Ukraine) - Article de Johanna LEHR



Kamianky (région de Tarnopol, Ukraine) - Article de Johanna LEHR
Situé sur l’axe de la Durchgangsstrasse IV qui, dans le cadre de l’organisation Todt, vise à partir de février 1942 à établir une route reliant Berlin à Rostov, le camp de Kamianky constitue l'élément principal d'un véritable complexe concentrationnaire formé par les camps de Skalat (créé entre juin et août 1942, il abrite 200 à 500 Juifs), Romanove (créé entre avril et mai 1942, 100 à 600 Juifs internés) et Podvolotchisk (créé entre mai et juin 1942, 200 à 300 Juifs).

Le camp de Kamianky a été construit en octobre 1941 et a fonctionné jusqu'au 10 juillet 1943. D'après la Commission Extraordinaire Soviétique (CES) de Podvolotchisk, des Juifs de tout le district ont été emmenés à Kamianky lorsque le camp a été créé.

"Au début de l'automne, les autorités allemandes ont construit un camp dans le village de Kamianky où ils ont amenés des habitants juifs de tout le district, leur faisant subir les pires sévices : des horaires de travail insupportables, des coups, des fusillades… J'ai vu personnellement des Juifs travailler à la réfection de la grande route car moi-même je devais transporter les pierres nécessaires à la construction de cette route. Les Allemands les obligeaient à charger les pierres sur les chariots, à casser les pierres en morceaux. Malgré le poids, ils les frappaient à coups de matraque en caoutchouc ou en bois, leur criant "Schnell, schnell"." (Déposition de Mikhaïl Antonovitch Iaron, né en 1899, réside dans le village de Moltchanouvka, district de Podvolotchisk ).

Mais dès juillet 1941, sous la contrainte des Allemands, les paysans et les Juifs locaux avaient dû travailler à la réfection de la grande route dans le village de Kamianky. Il semble que 11 des 28 Juifs venaient de la ville de Bogdanivka, dans le district de Podvolotchisk . En tout, 200 personnes dont 28 Juifs y astreints. A l'issue de cette tâche, les 28 Juifs avaient été conduits à la sortie du village et enterrés vivants. Des familles juives avaient également été arrêtées dans leurs maisons dès l'arrivée des Allemands à Kamianky et emmenées pour être fusillées dans des trous d'obus.

Les déplacements de population juive sont fréquents depuis les différentes villes autour de Kamianky: ainsi, en janvier 1942, 130 à 150 Juifs sont transférés du camp de Skalat au camp de Novoselko, avant d'être expédiés au camp de Kamianky en juillet de la même année. A Tarnopol, dans le ghetto créé le 25 septembre 1941, plusieurs centaines de jeunes Juifs sont capturés par le Judenrat sur ordre de la Gestapo et envoyés au tournant de l'année 1941 dans les camps de Kamianky, Veliki Glubodek, Veliki Borki et Zagreblya. A Czortkow, des jeunes Juifs sont pris dans la ville (il n'y a pas de ghetto créé) et envoyés dans les camps de Kamianky, Veliki Borki et Stupka à la fin de l'année 1941 et au début de l'année 1942. 1943 voit l'arrivée dans le camp de Kamianky des Juifs survivants de la fusillade du camp de Podvolotchisk. D'après l’historien Martin Dean , auteur d’une encyclopédie des camps et ghettos, le camp de Podvolotchisk a été liquidé le 29 juin 1943 et les Juifs transférés à Kamianky le 10 juillet sont tués sur place.

Le témoignage de Dimitri, un habitant de Kamianky né en 1928 et enregistré par l'équipe de Yahad sur place en 2010 , fournit des informations sur l'origine et le fonctionnement du camp de Kamianky. L'homme se souvient du moment où les Juifs, amenés de toute l'Ukraine et de la Pologne à Kamianky, ont été enfermés dans le camp établi à l'emplacement de l'ancienne forteresse et qui avait été utilisé par les soviétiques à partir de 1939 pour emprisonner les Polonais. Jusqu'en octobre 1941, c'était un terrain appartenant à un propriétaire qui y avait construit des étables. Celles-ci ont été ensuite transformées en baraques pour les prisonniers juifs du camp. Le camp de Kamianky était dirigé par un Allemand nommé Paul Raebel, qui dirigeait simultanément en 1943 quatre camps: ceux de Kamianky 1 et 2 (Yahad a pu reconstituer grâce au recoupement des archives soviétiques et du témoignage d’un habitant prénommé Vladimir que le camp de Kamianky 2 est à Stupka, soit à quelques kilomètres de Kamianky), de Podvolotchisk et de Skalat.

Les habitants de la ville pouvaient aisément voir les prisonniers juifs dans le camp principal de Kamianky car celui-ci se trouvait en hauteur, sur une colline surplombant la ville.
Les travailleurs juifs vivaient à l'intérieur du camp fermé par trois rangs de barbelés et gardé par la police ukrainienne. Des médecins, cordonniers, couturiers vivaient séparés des autres prisonniers dans une maison spécifique du village, astreints à des travaux forcés pour les Allemands, mais les habitants locaux pouvaient utiliser leurs services en cachette. Un autre bâtiment de la ville regroupait un groupe de six ou sept femmes juives astreintes aux tâches ménagères des occupants.
Les Juifs travaillaient à la carrière, ainsi qu'à la réfection de la route, été comme hiver. Tôt le matin, Dimitri pouvait les voir marcher en colonne, gardés par deux policiers juifs à l'avant et des brigadiers juifs à l'arrière. Ils portaient une étoile cousue sur la poitrine et dans le dos. Ils étaient forcés de chanter en polonais, en ukrainien ou en hébreu.

Des habitants entraient régulièrement dans le camp à chariot pour sortir les poubelles du camp. Vladimir y est entré pour apporter de la nourriture de Skalat. Certains Juifs possédaient des laissez-passer qui leur permettaient de sortir du camp quand ils le voulaient. Ils venaient souvent dans le village, chez les habitants, et travaillaient en échange de nourriture. Mais pendant la nuit, personne n'entrait ni ne sortait du camp.

"On pouvait s’approcher du camp. Les habitants du village ont été réquisitionnés avec leurs chariots et ils devaient sortir les poubelles du camp, amener les betteraves de Skalat afin que les Juifs puissent manger. Oui, on laissait entrer les gens dans le camp. Dans le camp, il y avait les forgerons, les spécialistes. Certains juifs avaient des laissez-passer et ils pouvaient entrer et sortir. Ils allaient dans le village et ils travaillaient. Ils venaient même chez moi fabriquer des outils." (Vladimir)

Paul Raebel indique dans sa déposition datée de juin 1961 la date du début de liquidation des quatre camps placés sous son autorité: juin 1943. L'ordre aurait émané du Sicherheitspolizei de Tarnopol et fut exécuté alors même que Raebel mettait en avant le besoin de main-d'œuvre des Allemands. Après les camps de Skalat et Podvolotchisk, c'est au tour des différents camps de Kamianky d'être liquidés.

Une femme juive, née en 1917, qui a réussi à s'échapper a témoigné des conditions d'évacuation du camp de Kamianky 3.

" Une rumeur se propageait dans le camp, selon laquelle des camps des environs ont été liquidés, et même à côté de Lemberg. A la fin du mois, cela devait être le 29 ou 30 juin de cette année [1943], j’ai entendu, une nuit vers 2h, des cris. Je pensais que c’était l’appel du matin, que les gens devaient se mettre en route pour le travail. J’ai couru à la fenêtre et ai épié l’extérieur. Mais c’était encore l’aube grise. J’ai remarqué ensuite que l’ensemble du camp était cerné d’Allemands en uniforme. Je me suis alors habillée et suis sortie. J’ai alors vu que des hommes en uniforme allemand entraient dans le camp même. Ils avaient un casque sur la tête et des armes à la main. Ils sont allés dans les baraquements, on entendit des cris et nous avons reçu l’ordre d’aller tous dehors sur la place. A ce moment, alors que ce groupe d’hommes en uniforme allemand entrait dans le camp, un groupe d’environ 100-150 hommes était déjà en route pour le travail. Les hommes en uniforme fouillèrent l’ensemble du camp. Ils ont aussi cherché dans les cachettes et tous les gens ont été chassés dehors. Tous les Juifs qui vivaient en dehors du camp ont été aussi conduits dans le camp."

Avant d'être liquidé, le camp de Kamianky 2 subit une sélection. Ce camp est situé à Stupki. Puis des Juifs du camp secondaire de Kamianky dit Kamianky 2 sont transférés au camp principal.

"Quelques jours avant la liquidation du camp, des Juifs du camp de Kamionka 2 ont été emmenés dans notre camp Kamionka 1. On sentait dans l’air que les Allemands ne nous préparaient rien de bon. Je me suis efforcé de rester en dehors du camp. Mon frère de douze ans était resté dans le camp, il a malheureusement péri au moment de la liquidation du camp. La veille de la liquidation j’ai dormi dans le baraquement de la station. La liquidation s’en est suivie le lendemain soir. Plusieurs des autres Juifs travaillant au Baudienst et moi-même avons sauté le plus haut possible. Nous sommes sortis en courant. De loin j’ai vu des Allemands, des Ukrainiens et des Lettons en uniforme tout autour dans les champs. Les Lettons portaient des uniformes sombres, bleu foncé ou encore noirs. Lorsque nous avons vu cela, nous nous sommes dispersés. Je me suis caché dans le grenier du baraquement voisin. Je suis resté caché là pendant plusieurs jours. J’ai entendu sans interruption les salves répétées des mitraillettes. "

Un témoin interrogé par Yahad et nommé Mikhaïl a assisté à l'exécution des Juifs du camp de Kamianky I. Elle s'est déroulée l'été, avant celle des Juifs dits spécialistes qui vivaient dans le village. Lors de l'exécution, les Juifs ont été menés par groupes de 50 personnes aux deux fosses qu'une dizaine de Juifs avaient préalablement creusées la veille. Le site d'exécution se trouvait à l'extérieur du camp, près de l'ancienne forteresse. Des fosses existaient déjà à cet endroit, pour les Juifs prisonniers morts de fatigue ou de faim dont les corps étaient ramenés là en charrettes. Les habitants ont pu voir les Juifs se déshabiller à 50 m du bâtiment de la forteresse et observer la manière dont ils ont été fusillés, nus.
Un policier menait les Juifs du camp à la fosse par groupes. Les Juifs se tenaient debout devant la fosse et beaucoup, seulement blessés, y tombaient encore vivants. Il s'agissait uniquement d'hommes: il n'y avait en effet ni femme ni enfant dans le camp de Kamianky. Vladimir se souvient des tireurs qui faisaient partie d'un détachement punitif venu spécialement la veille et qui s'étaient beaucoup enivrés. Il n'a vu aucun Allemand présent à la fusillade pour donner l'ordre de tirer.
Deux jours après la fusillade, comme le sang coulait depuis la fosse et pouvait atteindre le village, les habitants ont pris peur. Les Allemands ont alors réquisitionné des hommes pour rouvrir la fosse et sortir les corps avec leurs propres crochets domestiques. Ils ont également dû rapporter des bûches de bois, d'une longueur d'un mètre, qu'ils ont placées dans deux nouvelles fosses. Ils y ont placé alternativement en couches le bois et les corps. La moitié des corps a d'abord été brûlée. Les vêtements et valises des Juifs ont été également brûlés. L'ensemble de la crémation a duré deux semaines, puis les habitants ont enterré les restes des corps brûlés.

"On amenait les juifs du camp dans cette forteresse où on les faisait se déshabiller, puis on les conduisait vers la fosse déjà creusée où on les fusillait. C’était l'été, les gens ont vu que le sang montait à la surface et ils ont eu peur qu’il coule dans la plaine et tombe dans la rivière. Alors les Allemands ont fait rassembler les hommes du village, leur ont ordonné d’apporter les crochets et de sortir les corps des Juifs fusillés de la fosse. Les Allemands ont amené du bois. Puis ils ont mis ces bûches, les cadavres des Juifs avec leurs vêtements par-dessus et ont mis du feu à tout cela. Ca a brûlé pendant deux semaines et si le vent soufflait de l’est, on ne pouvait pas respirer dans le village. Une fois que tout a été brûlé, on a enterré les restes et c’était fini." (Dimitri)

Ce recours ultime aux bûchers suscite des interrogations. Pourquoi brûler les cadavres ? S’agissait-il de faire disparaître les traces du crime ? L’équipe de Yahad – In Unum a relevé la concomitance temporelle entre la destruction par crémation des derniers Juifs du camp de Kamianky et la mise en œuvre dès 1942 sur le territoire est-oriental des directives nazies relevant de l’Opération 1005, visant à détruire les preuves du génocide de masse par le feu.

Le camp a été démantelé par les habitants une fois les Juifs exécutés et les Allemands partis. Les villageois ont pris les barbelés pour leurs maisons. Un mois après la fusillade, il ne restait plus aucune trace du camp principal de Kamianky.

Dans le village de Kamianky, à 10km de Podvolotchisk, la CES a découvert une fosse de 12m de long sur 6m de large et 4m de profondeur, où se trouvent 1000 corps d'hommes, de femmes et d'enfants. Une autre fosse de 4m de longueur sur 2,5m de large et 2,5m de profondeur a été retrouvée : 20 personnes du village de Kamianky y sont enterrées.

Johanna LEHR

kamianky_johannalehr.pdf Kamianky-JohannaLehr.pdf  (82.16 Ko)
plan_de_kamianky_1.pdf plan de Kamianky 1.PDF  (388.73 Ko)


Jeudi 24 Novembre 2011
Marie Moutier
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