L’Ukraine et le début de la « solution finale de la question juive en Europe » - Le meurtre des Juifs d'Ukraine par les nazis et leurs collaborateurs - Introduction historique



La genèse de l’antisémitisme hitlérien : de la haine de la monarchie danubienne au rêve d’une « Europe sans juifs »

Adolf Hitler est né en 1889 à la frontière entre la Bavière et l’Autriche, du côté des territoires habsbourgeois. Il est le fils d’un fonctionnaire de l’empire des Habsbourg. Germanophone, la famille d’Adolf Hitler avait, vraisemblablement, une ascendance tchèque, ce que le chef nazi s’acharnera à nier. Si le père est un serviteur loyal de l’Empire d’Autriche-Hongrie, le futur dictateur est, dès l’adolescence, sensible à la montée du nationalisme allemand parmi les germanophones de l’Empire. Une minorité bruyante, parmi ceux-ci, regrette de ne pas avoir été intégrée au Reich bismarckien. Elle déteste l’empire multinational des Habsbourg, l’égalité entre Hongrois et Allemands. La dynastie régnante est soupçonnée de vouloir faire accéder, à leur tour, les populations slaves de l’empire à une co-gestion de l’empire. Surtout, et Hitler est très représentatif à cet égard, la minorité pangermaniste d’Autriche développe, dans les deux décennies qui précèdent la Première Guerre mondiale, un fort antisémitisme du fait de la protection que l’empereur accorde aux Juifs, de leur recours fréquent à l’allemand et de leur contribution à la vie intellectuelle et culturelle de l’Empire.

Adolf Hitler n’a jamais varié après que ses haines idéologiques s’étaient fixées dans les dix ans précédant la Première Guerre mondiale. Vers 1910, vivant à Vienne, imbibé de rhétorique nationaliste, il développe un antislavisme virulent et un antisémitisme radical et il trouve dans l’idée d’une supériorité des « Aryens » sur tous les autres peuples à la fois le moyen de nier la coexistence pacifique de fait, au-delà des frictions, des nationalités dans l’Empire, sous la tutelle, somme toute, débonnaire des Habsbourg, en même temps que de justifier sa prétention absurde à la supériorité des germanophones sur les autres nationalités de la monarchie danubienne. Après la Première Guerre mondiale et l’éclatement de l’Autriche-Hongrie, Hitler transposera à l’ensemble de l’Europe les catégories idéologiques qu’il a forgées au contact (et au refus) de la réalité multinationale habsbourgeoise : affirmation de la « supériorité absolue » des Allemands, volonté de subordination des « peuples latins », projet d’assimilation forcée, d’asservissement ou de mise à mort des population slaves suivant leur éventuel degré de « sang aryen » subsistant et, surtout, désir frénétique de trouver « une solution finale à la question juive en Europe », c’est-à-dire de chasser tous les juifs d’Europe ou de les tuer si personne, hors d’Europe, ne voulait les accueillir.

Le sort que Hitler avait rêvé, avant 1914, de faire subir aux juifs de Vienne ou de Galicie, deviendra, à partir de l’invasion de la plus grande partie de l’Europe par l’Allemagne national-socialiste, entre 1938 et 1941, le cauchemar réel de tous les juifs qui n’ont pas pu quitter à temps les territoires conquis par la Wehrmacht.


1919-1941 : S’approprier l’Etat en Allemagne pour forger les moyens d’un antisémitisme exterminateur

1. Le « Protocole des Sages de Sion » pour expliquer la défaite de l’Allemagne


A la veille de la Première Guerre mondiale, Adolf Hitler fuit le service militaire dans l’armée multinationale des Habsbourg. Il s’installe à Munich, où il continue à mener la vie d’artiste manqué et d’éternel étudiant désoeuvré qui avait été la sienne à Vienne. Le déclenchement de la guerre est pour lui une « libération » : il n’a plus à se préoccuper de gagner sa vie, il trouve une communauté où s’intégrer, celle du front, où il communie avec ses nouveaux compatriotes dans la haine de l’ennemi. Comme des millions d’hommes européens de l’époque, il fait l’expérience des tueries de masse à l’âge de la guerre industrielle et du commandement bureaucratisé. Hitler fait partie de cette minorité qui voit dans la guerre une expérience non pas traumatisante mais exaltante, une fuite hors du cadre de l’existence réglée de la bourgeoisie à laquelle il avait été incapable de s’intégrer.

L’effondrement de l’empire wilhelmien et la défaite de l’Allemagne l’affectent durement. Le rêve nationaliste s’effondre. Mais comme Hitler ne veut pas renoncer à l’idée selon laquelle la « race allemande » est infaillible, il lui faut une explication d’ordre idéologique. Si l’Allemagne, normalement invincible, a perdu la guerre, c’est parce qu’elle a eu affaire à un ennemi redoutable, capable de la frapper à l’intérieur en même temps qu’il organisait une coalition internationale contre elle. Cet ennemi, c’est « le juif ». Mobilisant la haine antisémite qu’il avait forgée en Autriche, Hitler adhère, dès qu’il en prend connaissance, aux Protocoles des Sages de Sion diffusés en Allemagne, à partir de 1919 par des Russes ou des Allemands des Pays baltes qui ont fui la révolution soviétique. Hitler se convainc définitivement que la « juiverie financière internationale » a décidé, depuis Londres et New York, de détruire « l’Europe », dont l’Allemagne serait le cœur, à l’aide de la révolution bolchevique. Cette dernière, qui menacerait toute l’Europe, aurait pour charge de faire « place nette » pour les intérêts financiers « judéo-capitalistes ».

Dès le début des années 1920, Hitler se forge l’idée qu’il faudra à la fois détruire l’Union Soviétique, expulser les juifs d’Europe et coloniser pour l’Allemagne un « espace vital » en Europe orientale, qui lui permette de devenir une puissance continentale – capable de lutter un jour, en particulier contre les Etats-Unis, pour l’hégémonie mondiale. La priorité de la guerre contre l’Union Soviétique, et la « solution de la question juive en Europe » qui lui sera concomitante, sont annoncées dans Mein Kampf, rédigé en 1924.


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2. Quand les Allemands se mettent au service du projet hitlérien


Aussi fanatique fût-il, jamais un homme seul n’aurait pu passer du délire idéologique au massacre génocidaire en l’espace d’une vingtaine d’années, s’il n’avait pas trouvé des partisans, un instrument étatique et une société passive, docile ou consentante.

Avant 1914, l’antisémitisme n’avait pas été plus virulent, en Allemagne, que dans les autres pays européens confrontés à la montée du nationalisme, la France de l’Affaire Dreyfus ou la Russie des pogromes. Dans les années 1880, une dizaine de candidats au Reichstag avaient été élus en se réclamant de l’antisémitisme. Après cette date, l’antisémitisme comme force politique autonome avait disparu mais le parti conservateur, la Fédération des Exploitants agricoles allemands et la Ligue pangermaniste développaient des thématiques antisémites. Et l’empereur Guillaume II était sensible à cette propagande ou à celle, liée, sur la « solidarité des peuples nordiques ». Cela ne suffisait pas encore pour transformer la société allemande en agent d’un génocide.

La grande brèche, dans laquelle a pu s’engouffrer l’antisémitisme hitlérien, est apparue durant la guerre. Nation récente, dont Bismarck n’avait défini l’identité que face à des ennemis extérieurs (le Danemark, l’Autriche puis la France) ou intérieurs (les catholiques puis les sociaux-démocrates), l’Allemagne fut confrontée à des obstacles inattendus : le blocus économique des Alliés, l’insuffisante production agricole et la famine qui s’ensuivit en 1917-18, l’échec de la stratégie de l’Etat-major prussien, incapable de faire s’effondrer le front français après la sortie de la Russie de la guerre. Rapidement les nationalistes répandirent le bruit que les juifs étaient des « planqués » ou des « traîtres en puissance » et cette propagande trouva de plus en plus d’écho dans la seconde partie de la guerre puis face à la défaite.

Certes, jusqu’en 1933, année de la prise de pouvoir par les nazis, l’antisémitisme actif et débouchant sur des violences ne concerna qu’une minorité d’Allemands, essentiellement le cercle des premiers nazis et les effectifs paramilitaires de la SA. Hitler pouvait bien compter sur l’adhésion à son antisémitisme radical d’un certain nombre de proches, qui le suivaient depuis le début des années 1920 (Göring, Rosenberg) ou qui l’avaient rejoint au cours de la décennie (Goebbels, Himmler) ; d’autre part, dans l’atmosphère de guerre civile larvée qui caractérise la République de Weimar avant 1924 et à partir de 1929, les violences antisémites, œuvre des agitateurs de rue adhérant aux idées d’extrême droite se multipliaient. Mais il y a eu plus important pour assurer le succès de l’antisémitisme nazi : la popularité acquise par le dictateur vainqueur du chômage puis destructeur du traité de Versailles.

Si l’immense majorité des Allemands réprouvait la version radicale de l’antisémitisme hitlérien, elle était porteuse d’un antisémitisme passif – l’idée que « si tout va mal », « les juifs y sont bien pour quelque chose ». C’est cette attitude qui conduisit la majorité des Allemands à accepter les lois racistes de Nuremberg en septembre 1935 (qui privaient les juifs de la citoyenneté allemande et leur interdisent d’épouser des non-juifs). Surtout, la plupart des Allemands, qui soutenaient Hitler soit au nom de la lutte contre le chômage, soit par anticommunisme, soit dans le désir d’abolir « la honte du traité de Versailles » n’ont pas vu qu’un soutien, même partiel, au chef nazi, lui donnait les moyens de préparer la guerre au cours de laquelle il pourrait mettre en œuvre son programme totalitaire, dont le génocide des juifs serait l’étape fondatrice. Humiliés par la perte de la Première Guerre mondiale, vivant dans une atmosphère de guerre civile, surtout après 1929, confrontés à deux crises économiques radicales (l’hyperinflation de 1922-23 et le chômage de masse du début des années 1930), la majorité des Allemands a pensé que Hitler modérerait son antisémitisme une fois au pouvoir. Or, c’est le contraire qui s’est passé.


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3. La mise en place de l’instrument du génocide : l’expansion du pouvoir de la SS



Dans les premières années au pouvoir, le chef nazi a fait preuve de retenue et a modéré ses lieutenants. En 1938 encore, il sembla désavouer Goebbels, après que le pogrome national de la Nuit de Cristal (9-10 novembre) avait indisposé une partie de la société. En fait, au cœur du régime, sous la direction de Heinrich Himmler, chef de la SS, et de Reinhard Heydrich, responsable de la « police de sécurité » (qui comprenait, entre autres, la Gestapo), se forgeait une « deuxième génération » de nazis, dotés d’une formation universitaire poussée et qui imaginèrent, dès le milieu des années 1930, l’outil administratif d’un type nouveau qui permettrait de mettre en œuvre, dans le cadre de la « conquête de l’espace vital », le « remodelage démographique » de l’Europe orientale : ce qu’ils appelaient une « administration de combat », la mise en place d’une structure clairement hiérarchisée mais dont les acteurs subordonnés furent dotés d’une grande autonomie dans le choix des moyens pour mettre en œuvre l’objectif fixé par la centrale berlinoise.

La mise à mort d’un million et demi de Juifs d’Ukraine, entre la mi-1941 et la fin 1943 fut rendue possible par la souplesse organisationnelle des unités de tueurs : non seulement les interventions de Berlin étaient réduites au minimum une fois qu’un commando avait pleinement intégré les ordres ; mais les unités de tuerie pouvaient combiner leurs forces, transférer des effectifs et recruter des auxiliaires locaux à leur guise pourvu que l’objectif génocidaire fût atteint ; sur le terrain, les responsables des exécutions adaptaient à l’environnement le mode et le rythme de tuerie.

L’expansion du pouvoir de la SS coïncida avec le début de l’expansion territoriale du Reich hitlérien et la radicalisation de la persécution des Juifs: l’invasion de l’Autriche, en mars 1938, permit de créer, à Vienne, un Office Central de l’Emigration (forcée) des Juifs, sous la direction d’Adolf Eichmann. Cet organisme servit de modèle à celui, portant le même nom, qui fut créé à Berlin, après la « Nuit de Cristal » et prolongé à Prague, après la conquête de la Bohême-Moravie. C’est aussi lors de l’invasion de l’Autriche que Himmler et Heydrich créèrent, pour la première fois, des « Einsatzgruppen », « groupes d’intervention de la SS » chargés d’arrêter et, éventuellement, d’exécuter les individus que le régime considérait comme ses ennemis. Ils étaient, au départ, essentiellement constitués de cadres de la SS et de la police. Progressivement, en Pologne, puis en Union Soviétique, ils seraient étoffés de recrues de la Waffen SS et complétés par des régiments de de l’Ordnungspolizei, la police chargée du maintien de l’ordre, subordonnée à Himmler et à la SS, comme l’ensemble de l’appareil policier, depuis 1936.

A la veille du déclenchement de la guerre, le régime disposait d’un objectif principal : la conquête de « l’espace vital à l’Est » et d’un instrument (le complexe SS plus police) pour mettre en œuvre, derrière l’avancée de la Wehrmacht, le totalitarisme génocidaire du régime.


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4. Le début de la politique génocidaire



Dès le 30 janvier 1939, Hitler avait averti la communauté internationale : « Si la juiverie internationale », avait-il expliqué devant le Reichstag, pour le 6è anniversaire de son arrivée au pouvoir, « en Europe et hors d’Europe pousse une nouvelle fois les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n’en sera pas la bolchevisation de la terre et la victoire des juifs, mais l’anéantissement de la race juive en Europe ». Comme Hitler était le seul responsable de la guerre qui allait suivre, il ne pouvait annoncer plus clairement son dessein exterminateur.

A cette époque, Hitler espérait encore que ses menaces provoqueraient une émigration massive des populations juives d’Europe vers l’Union Soviétique ou vers le continent américain. Or il fut confronté au refus des grandes puissances d’accueillir massivement des réfugiés juifs. Surtout, le rythme que le dictateur imprimait aux événements : invasion de la Pologne, campagne de France, déclenchement de la guerre contre l’Union Soviétique en l’espace de dix-huit mois, faisait entrer toujours plus de populations juives dans la zone de domination nazie, avec toujours moins de possibilités pour celles-ci de fuir la politique de persécution.

Même si les Einsatzgruppen commandés par Heydrich s’en prirent d’abord, lors de l’invasion de la Pologne, aux élites polonaises, un certain nombre de Juifs furent maltraités ou massacrés. Ils furent rassemblés dans d’immenses ghettos où la faim et les épidémies provoquèrent la mort de dizaines de milliers d’entre eux. Un temps, les nazis pensèrent rassembler les Juifs vivant en Pologne et ceux du Grand Reich sur un territoire exigu dans la région de Lublin. Après la victoire contre la France, on envisagea de les déporter, sur trois ou quatre ans, à Madagascar, mais la maîtrise britannique des mers empêchait la réalisation de ce projet planifiée par la SS et le Ministère des Affaires étrangères, sous la direction d’Adolf Eichmann. En fait, l’invasion prévue de l’Union Soviétique contribua à réorienter les plans génocidaires.

En janvier 1941, Heydrich remettait à Hitler et Göring un projet de « génocide lent », dont on trouve encore la trame dans le procès-verbal de la conférence de Wannsee, tenue un an plus tard, le 20 janvier 1942. Dans l’esprit des dirigeants nazis (et du commandement de la Wehrmacht, grisé par la victoire rapide sur l’armée française) la victoire contre l’Union Soviétique étaient une question de trois mois. Dès l’automne 1941, on pourrait commencer à « aménager l’espace vital ». Heydrich proposait de déporter, en commençant par les Juifs du Grand Reich, tous les juifs d’Europe vers des camps de travail en Union Soviétique : on les ferait travailler à la construction des fermes, des villes et des autoroutes. Ceux qui auraient survécu aux conditions inhumaines de la vie des camps seraient fusillés par des commandos SS.

Hitler donna son accord global au projet mais il exigea que les commandos SS commence dès le début de la campagne leur œuvre de mort, en éliminant progressivement les agents du « judéo-bolchevisme », essentiellement les hommes juifs en âge de combattre (suivant une logique qui rappelait le désarmement des hommes arméniens en âge de combattre par le pouvoir ottoman et leur élimination prioritaire en 1915). C’est ainsi que les Einsatzgruppen furent préparés, entre mars et juin 1941, à une tâche d’identification et d’élimination des agents du « judéo-bolchévisme ». Alors que le commandement de la Wehrmacht avait protesté, lors de la campagne de Pologne, contre les exécutions de civils polonais, un accord fut conclu, cette fois, avec la SS, qui légitimait l’action des commandos mobiles de tuerie. Surtout, le commandement de l’armée publia un certain nombre d’ordres autorisant les crimes de guerre. En particulier, « l’ordre sur les commissaires » du 6 juin 1941, faisait échapper à la justice militaire tout soldat qui tuerait sans sommation les commissaires politiques de l’Armée Rouge. La livraison des « prisonniers politiques » aux unités de Himmler et Heydrich était également autorisée.

Les Einsatzgruppen ou les unités de la Waffen SS directement rattachées à l’Etat-major de Himmler avaient rôdé, en Pologne, les méthodes de tuerie par fusillade, qui allaient être utilisées dans le cadre de la Shoah par balles en Union Soviétique. Mais personne n’avait envisagé, avant le début de la campagne, que, du fait de la prolongation de la guerre et de l’impossibilité de réaliser immédiatement le « plan Heydrich », elles se voient progressivement confier la tâche de tuer, systématiquement, tous les Juifs d’Union Soviétique, hommes, femmes et enfants. Le personnel des commandos de tuerie, qui avait reçu pour instruction de commencer un certain nombre de Juifs d’Union Soviétique, en attendant la mise en œuvre de la « solution finale de la question juive » fut rapidement éprouvé, psychologiquement, par les massacres répétés et de plus en plus systématiques qu’il devait commettre. C’est l’une des raisons – une autre étant la volonté d’accélérer le rythme du génocide – pour lesquelles on mit au point les chambres à gaz dans les centres d’extermination polonais, suivant un système testé dès 1940 dans le cadre de la politique « d’euthanasie », la politique d’élimination des handicapés et des aliénés en Allemagne. Il reste qu’en Ukraine, comme dans le reste de l’Union Soviétique, le Reich nazi n’eut ni la possibilité, du fait de la proximité du front, d’installer des centres d’extermination, ni, le plus souvent, le réseau ferroviaire approprié à la déportation vers les centres d’exterminations situés en Pologne. C’est pourquoi la Shoah par balles a continué, en Ukraine, jusqu’à la fin de l’occupation du pays par la Wehrmacht : 80% des victimes ukrainiennes du judéocide l’ont été par les commandos SS ou leurs auxiliaires.








1941-1944 Les cinq grandes vagues de massacres des juifs en Ukraine



Lorsque la Wehrmacht entra en Ukraine, les juifs de l’Ouest, y compris les réfugiés de l’automne 1939, furent pris au piège. Quelques dizaines de milliers réussirent à s’enfuir, qui furent souvent rattrapés et tués par la suite. En revanche, des villes du centre et de l’Est de l’Ukraine, de 30 à 50% des juifs purent prendre la fuite. Ils échappèrent, sauf exception, à la Shoah. Le pourcentage est peut-être plus important encore à l’Est du Dniepr. Globalement, on peut penser qu’un tiers, environ, des juifs Ukrainiens ont échappé au génocide, ce qui signifie qu’à l’inverse environ 1 million 500 000 juifs ont trouvé la mort. Au moins 500 000 en Galicie orientale, au moins 200 000 en Transnistrie et le reste dans le Reichskommissariat Ukraine.

Pratiquement tous ceux qui n’ont pas pris la fuite furent tués en l’espace de deux ans et demi


1. La première vague de massacres :
De la fin juin à la mi-août 1941:


Cette première vague visait ceux que les chefs nazis et le commandement de l’armée appelaient « agents du judéo-bolchevisme ». Cette première phase du génocide était encore camouflée par une rhétorique apparemment politique. Les agents en furent :

- des unités de la Wehrmacht qui appliquent l’ordre contre les commissaires « judéo-bolcheviques » (le premier massacre de Juifs commis en Ukraine le fut par des soldats de la Wehrmacht à Sokal, dès le 22 juin 1941)
- les Sonderkommandos 4a (en Volhynie) et 4b (Galicie Orientale et Podolie) de l’Einsatzgruppe C. Ils collaient à la Wehrmacht dans son avancée et multiplièrent, au mois de juillet, les éliminations « de membres de « l’intelligentsia juive » : les victimes se comptaient par dizaines, au moins ; par centaines aussi, comme à Ternopol, le 7 juillet 1941 (120 victimes), ou bien à Kremenets, lieu où, le 23 juillet 1941, 600 Juifs furent convoqués et 300 furent exécutés comme « membres de l’intelligentsia ». A Ivano-Frankovsk (Stanislau), début août, 4600 « intellectuels juifs » furent assassinés.
- Dans les régions en voie d’occupation, les Einsatzkommandos 5 et 6 de l’Einsatzgruppe C ; les bataillons 45, 303, 314, 315 et 320 de l’Ordnungspolizei, directement sous la responsabilités des HSSPF (hauts responsables de la SS et de la police) et les bataillons 82, 311 et 318, toujours de l’Ordnungspolizei, mais dont les engagements dépendaient formellement de trois divisions de sécurité (213, 444, 454) de l’armée d’occupation.


Outre les assassinats de commissaires ou de fonctionnaires du parti communiste, des pogroms furent suscités ou exploités (par exemple à Lemberg, à Zolotchev, à Ternopol, dans la région de Volyn et Lutsk, à Zhytomyr, dans la région de Rovno). Les nazis jouèrent en particulier sur le ressentiment créé, dans les populations locales, par la découverte des victimes exécutées par les fonctionnaires du NKVD dans les prisons, dans l’atmosphère de panique créée par l’avancée rapide de la Wehrmacht. Des unités de l’armée prirent part aux pogroms, comme dans la région de Ternopol, dans les dix premiers jours de juillet 1941. Il est à noter que tout dépendait de l’attitude de l’occupant : dans la région d’Ivano-Frankovsk, les Hongrois furent les occupants des premières semaines de la guerre ; comme ils n’encouragèrent pas les pogroms, ceux-ci furent peu nombreux, à la différence de ce qui se passait dans les régions voisines de Lvov et de Ternopol.




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2. Des massacres décimateurs des « agents du judéo-bolchevisme » au début du génocide systématique en Ukraine


Dès le 10 juillet 1941, les dirigeants nazis constatent que la conquête de l’Union Soviétique présente de nombreux obstacles. Dès qu’elles le peuvent, les troupes soviétiques résistent avec acharnement. Le territoire à conquérir est immense. C’est seulement à l’automne que l’échec de la « guerre-éclair » sera constaté et c’est à ce moment qu’il sera décidé de mener, même sans territoire de déportation disponible, la « solution finale de la question juive », ce qui aboutira à la création des centres d’extermination en Pologne. Mais, dès le mois de juillet, on peut observer la montée de la rage idéologique. A un moment où le pouvoir nazi croit encore en une victoire rapide, il décide de mettre en œuvre le génocide des Juifs soviétiques – dans la mentalité nazie, tuer les Juifs, c’est éliminer l’obstacle principal à la domination absolue de l’Allemagne.

Le 16 juillet 1941, Hitler prit prétexte de l’appel de Staline à la constitution de mouvements de partisans dans les territoires occupés (le 3 juillet 1941) pour autoriser de fusiller toute personne qui, simplement « regarderait de travers » l’occupant. Il s’agissait en fait de légitimer, dans les sphères dirigeantes du régime, une politique décidée dans les jours précédents avec Himmler : le génocide des Juifs soviétiques. Dès la mi-juillet, une triple impulsion vers l’intensification des massacres en Ukraine fut donnée par :

- Heydrich qui, le 17 juillet, précisa à ses commandos que tous les hommes juifs entre 17 et 45 ans pouvaient être tués immédiatement– et non pas seulement une partie d’entre eux, selon le schéma progressif établi au début de la campagne.
- Himmler, qui se rendit en Galicie orientale, à Lvov, le 21 juillet 1941 et suggéra, pour la première fois, que des femmes et des enfants pourraient être visés par les tueries aussi systématiquement que les hommes.
- Friedrich Jeckeln, HSSPF (haut responsable de la SS et de la police) pour la Russie-Sud, le 25 juillet, qui donna des ordres pouvant impliquer l’assassinat de femmes à la 1ere brigade SS.
- Les instructions progressivement transmises aux Einsatzgruppen, pour qu’ils passent au massacre des femmes et des enfants (Heydrich à Ohlendorf le 12 août, pour l’Einsatzgruppe D, qui a commencé à tuer dans le Sud de l’Ukraine ou Jeckeln à l’Einsatzgruppe C, le 13 août)

Décisif furent l’engagement, supervisé par Himmler, en Biélorussie et dans le nord de l’Ukraine, à partir du début août, des unités de Waffen SS qui constituent sa garde personnelle ; et celui, dirigé par Friedrich Jeckeln, au Sud, dans la région de Khmelnytskiy (Proskurov), de la 1ère brigade d’infanterie motorisée SS. La 1ere et la 2è brigade de cavalerie SS commencent à tuer systématiquement des femmes et des enfants, dans la première quinzaine d’août 1941, dans la région des « marais du Pripjet ». Dès le 4 août, 4 compagnies du 8è régiment d’infanterie de la 1ère brigade d’infanterie tue 187 femmes et 302 hommes à Starokonstantynov ; le 1er bataillon du 10è régiment d’infanterie de la 1èere brigade motorisée SS tue aussi plusieurs centaines de Juifs, au moins un tiers des victimes étant des femmes. A la mi-août, des ordres formes du Führer sont confirmés par l’intermédiaire de Himmler ou de Jeckeln, de tuer les femmes et les enfants.

C’est aussi dans la deuxième quinzaine de juillet que les unités de l’Ordnungspolizei sont devenues des unités redoutablement meurtrières – même si aucune compagnie, aucun bataillon n’ont jamais été formellement obligé de massacrer les Juifs. Dans la région de Volyn sévit, en juillet et août 1941, le 314è bataillon de police, remplacé par le 320è à partir du début septembre : les deux unités ont à leur actif environ la moitié des 9000 victimes de 1941 dans la région. De même, parallèlement à la 1ère brigade motorisée SS, Friedrich Jeckeln a engagé, dans la région de Khmelnytskiy (Proskurov), le « régiment de police sud », en particulier le 45è bataillon de police d’ordre. Le régiment effectue sa première tuerie (1000 personnes) le 28 juillet 1941. Après un court répit, dans la deuxième quinzaine d’août, le 45è et le 320è bataillon de police tuent, outre leur participation au massacre de Kamenetz Podoskiy, 7000 individus, hommes et femmes. Entre la fin juillet et la fin août, Jeckeln a supervisé « 25 actions », qui ont conduit à la mort de 33 000 personnes, la plus importante d’entre elle se déroulant à Kamenets Podolskiy.




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3. La deuxième vague de massacres



Un tournant est donc observable, au plus tard vers le 20 août : toutes les unités engagées (Einsatzgruppen, Waffen SS, Ordnungspolizei) se mettent à tuer plus de victimes, sans distinction de l’âge ni du sexe.

Kamenets Podolskiy

Le premier massacre de très grande ampleur eut lieu les 27, 28 et 29 août 1941 à Kamenets Podolskiy, dans la zone conquise par les troupes hongroises. Le gouvernement hongrois souhaitait expulser les Juifs de Hongrie vers les territoires soviétiques qu’ils occupaient ; en juillet-août, 18 000 Juifs furent déportés vers la partie de la Galicie occupée par l’armée hongroise, et ils furent amenés à Kamenets Podolskiy. Dans l’Armée allemande, où l’on avait, depuis la campagne de Pologne en 1939, intériorisé l’assimilation nazie entre « juif » et « bolchevique », l’on craignait qu’un afflux de population juive dans des territoires récemment conquis ne signifie un grand danger. Dès la fin juillet, il était demandé aux Hongrois de rapatrier les Juifs déportés. Comme ceux-ci refusaient, Friedrich Jeckeln, haut responsable de la SS et de la police pour la « Russie-Sud » s’en mêla. Il engagea sa « garde personnelle » et le 320è bataillon de police. La 1ère et la 2è compagnie du bataillon amenaient les victimes au lieu d’exécution, la 3è compagnie et les hommes de Jeckeln les tuaient. Jeckeln passa les trois jours au lieu d’exécution, distribuant des bouteilles de vodka pour soutenir les tueurs. A ses yeux, la nécessité du génocide ne faisait aucun doute : « Voilà un Juif typique ! Il doit être détruit pour que nous Allemands nous puissions vivre ! » s’écria-t-il en regardant une future victime. Jeckeln était en contact avec Himmler et Heydrich durant tout le massacre. Plus de la moitié des victimes furent des juifs expulsés par les Hongrois de leurs territoires. Après deux jours de massacre, il ne restait plus que 4800 juifs, pour lesquels on installa un ghetto. Ils seront tués un an plus tard.

Si les unités de la SS et de la police ne tuaient pas encore tous les Juifs partout, même quand elles en avaient la possibilité, il faut voir que l’objectif était encore à cette époque de tuer le maximum de juifs d’URSS en attendant que soit décidée le passage à la « solution finale de la question juive en Europe », c’est-à-dire, à cette époque encore, la déportation de tous les juifs vers l’URSS conquise et leur « extermination par le travail ».

C’était encore en tant qu’ils étaient « agents du judéo-bolchevisme » que les juifs étaient tués en URSS. C’est parce que l’Armée Rouge résistait plus que prévu qu’on avait élargi le cercle des hommes juifs concernés par les tueries puis qu’on s’était mis à tuer des femmes et des enfants. Le pendant rationnel de cette mentalité « magique », qui était celle des chefs nazis, c’était le souci d’éliminer de plus en plus de bouches à nourrir, si la guerre devait durer, pour éviter que la population allemande eût à souffrir des privations. Parce que l’idéologie l’indiquait, les juifs étaient les victimes prioritaires de cette politique de famine organisée qui allait bientôt concerner aussi les prisonniers de guerre soviétiques.

Jitomir et la région

Avant Kamenec Podolskiy, les nazis avaient tué environ 40 000 juifs. Du 27 août au 30 septembre, date de Babi Yar, 100 000 juifs supplémentaires furent tués. Le sort des Juifs de Jitomir montre bien la progression du massacre :

La radicalisation simultanée du comportement de la police et de l’armée allemande vis-à-vis des Juifs est clairement visible dans la région de Zhitomir, où 3000 Juifs sont assassinés en juillet 1941, environ 10 000 en août et 27 000 environ en septembre ; plus précisément encore, 6000 Juifs furent assassinés durant les dix premiers jours de septembre et 20 000 durant la deuxième décade du mois. La région avait été plus difficile que prévu à conquérir pour la Wehrmacht et des mouvements de résistance se mettaient rapidement en place. On assiste alors à la multiplication des opérations de massacre des Juifs sur le terrain : les hommes des Einsatzgruppen sont secondés par des unités Waffen SS et des régiments de police spécialement affectés à la région (comme le régiment « Sud »). Le HSSPF Friedrich Jeckeln, coordonne les opérations ; il envoie quelquefois ses propres unités SS pour accélérer le passage au génocide. Des régiments de la Wehrmacht participent quelquefois activement aux tueries aux côtés de la gendarmerie militaire et de la police d’ordre (454è division de sécurité, 375è régiment d’infanterie, 3 escadrons de la gendarmerie militaire et le 82è bataillon de réserve de la police d’ordre) .

Jitomir devenait l’un des lieux symboles du passage au « génocide ». A la mi-juillet, la SS et la police avaient tué des hommes juifs en âge de combattre, « agents du bolchevisme ». De la fin juillet au début octobre, des massacres systématiques furent entrepris, qui concernèrent, à partir de la fin août les femmes et les enfants. Au début octobre, on avait laissé en vie 240 juifs, destinés au sort de travailleurs forcés pour la mise en valeur de « l’espace vital » en train d’être conquis.

Les massacres de l’automne 1941

On voit, à partir de l’automne, en Galicie orientale et dans le Reichskommissariat Ukraine qui se met en place, des unités de la police et de la SS revenir là où avait eu lieu, durant la « première vague », un premier massacre « d’agents du judéobolchevisme » pour mettre à mort la plus grande partie des communautés juives urbaines et ne laisser survivre, dans des ghettos, qu’une maigre main d’œuvre potentielle. Ainsi, dans la région de Khmelnytskiy (Proskurov), 3000 personnes furent-elles tuées en septembre, après le massacre de Kamenets-Podolskiy ; et 5300 personnes le 4 novembre, à Proskurov même.

Dans les régions nouvellement conquises, les massacres sont immédiats et systématiques : comme dans la région de Dnepropetrovsk, où 25 000 Juifs furent exterminés entre la fin août et le mois de décembre 1941, soit les 2/3 des Juifs trouvés par les Allemands à leur arrivée dans la région ; dans la région de Kirovograd, où 8000 Juifs, représentant également 2/3 des Juifs encore présents lors de la conquête, 1/3 des Juifs présents avant la guerre. En milieu urbain, ils dépassent souvent 10 000 victimes comme les 14 et 15 septembre à Berdicev (12 000), le 19 et le 20 septembre à Vinnitsa (10 000), fin septembre à Babi-Yar (33 000), le 12 octobre à Stanislau (12 000) les 13 et 14 octobre à Dnepropetrovsk (15 000 victimes), les 20 et 21 octobre à Mariupol (8000 personnes), les 6 et 7 novembre à Rovno (15 000 victimes).

Dans la région de Donetsk (où se trouve Mariupol), les deux tiers des Juifs avaient été assasinés à la fin 1941. Dans la région de Stanislau, ce sont en tout 25 000 personnes, environ, qui sont tuées durant le mois d’octobre et 32 000 personnes jusqu’à la fin de l’année 1941. On était vraiment entré dans un génocide total et devant être perpétré le plus rapidement possible.

La zone militaire

Parallèlement aux massacres dans les territoires occupés, les Sonderkommandos suivent la progression du front et tuent, de plus en plus systématiquement, dans l’Est de l’Ukraine. A l’Est, on ne laisse pas survivre de potentiels « travailleurs forcés ».

Les unités de la SS et de la police qui suivaient la Wehrmacht devaient, dans la mentalité nazie, aider à gagner plus vite la guerre. La direction nazie, confrontée à des obstacles qu’elle avait refusé d’envisager, sombrait toujours plus dans l’idéologie. Une victoire rapide passait par l’anéantissement systématique des Juifs soviétique. Plus le « bolchevisme » se révélait un ennemi redoutable et, en fait, inaccessible, du fait des possibilités de repli de l’immense territoire soviétique, plus les nazis s’en prenaient aux Juifs, porteurs, selon les catégories de l’idéologie, du « judéo-bolchevisme ». C’est ce qui explique la rapidité avec laquelle les Allemands réagirent suite aux explosions qui se produisirent à Kiev, le 24 septembre 1941, et qui coûtèrent la vie à plusieurs centaines de soldats, dont des officiers : le général Kurt Eberhardt, commandant militaire de la ville, exigea que les hommes de Heydrich tuent tous les Juifs en représailles. En fait, avant même les explosions, dès le 22 septembre, le commandement du 29è corps d’armée avait donné l’ordre d’arrêter les hommes juifs de Kiev au même titre que les soldats camouflés en civils. L’attentat, avec lequel les Juifs de la ville n’avaient rien à voir, fournit le prétexte idéal pour accélérer et étendre la politique antijuive. C’est ainsi que les 29 et 30 septembre 1941, plus de 33 000 Juifs, hommes et femmes, furent tués dans la gorge de Babi Yar.

D’une manière générale, dans la partie orientale du pays, les Einsatzgruppen et les autres unités de la police et de la SS procédèrent, à partir de septembre, plus systématiquement qu’à l’Ouest dans les deux mois précédents. Les régions de Nikolayev, Kherson, Poltava, Kharkov, Lugansk sont particulièrement représentatives.

- la région de Nikolayev fut complètement conquise le 27 août 1941 ; la capitale régionale l’avait été dès le 16 août. Et dès la deuxième quinzaine d’août, un millier de personnes avaient été assassinés par l’Einsatzgruppe D. Ce sont les mêmes unités qui sont responsables de la mort de la plupart des 13 000 victimes du mois de septembre. Le chef de l’Einsatzgruppe D, Otto Ohlendorf, parce qu’il avait pratiquement éliminé en moins de six semaines, tous les Juifs présents dans la région à l’arrivée de la Wehrmacht, fut publiquement félicité et promu du rang de Standartenführer à celui d’Oberführer par Himmler, en visite d’inspection à Nikolayev le 4 octobre 1941.

- La région de Kherson, elle, fut conquise progressivement entre le 19 août (Kherson) et le 22 septembre. Les massacres, commis par l’Einsatzgruppe D, commencèrent fin août, à Kherson, avant que l’ensemble de la région soit soumise. L’élimination des Juifs faisait partie, dans la mentalité nazie, de la « sécurisation » d’un territoire. Dans la deuxième quinzaine de septembre, environ 13 500 personnes furent tuées. Au mois d’octobre, 200 civils juifs furent tués, en même temps que les hommes de Heydrich isolaient systématiquement les Juifs parmi les prisonniers de guerre soviétiques, pour les tuer :un peu plus de 500 d’entre eux tombèrent victimes. Début novembre, la plus grande partie des Juifs qui n’avaient pas fui avant l’arrivée de la Wehrmacht avaient été éliminés. Les assassinats continuèrent, de façon sporadique, jusqu’en mars 1942 et coûtèrent la vie à 18 000 personnes en tout (sur les 28 000 Juifs environ qu’avait compté la région au début de la guerre).

- La région de Poltava fut progressivement investie, entre le 6 septembre et le 9 octobre. Les premières tueries, œuvre du Sonderkommando 4b, eurent lieu à la mi-septembre. Le Sonderkommando 4a le rejoignit, puis le HSSPF Russie-Sud s’installa pour diriger l’élimination la plus rapide possible des Juifs de la région. 500 Juifs avaient été tués en septembre ; il y en eut 5000 en octobre et 3500 en octobre. Les ¾ des Juifs à éliminer l’avaient été dès 1941

- Dans la région de Zaporozhye et Mélitopol, 3500 Juifs furent assassinés entre la fin septembre et le mois de décembre 1941.

- La région de Kharkov fut conquise le 24 octobre 1941. Dès le 17 octobre, le commandant de la 6è armée, le maréchal von Reichenau , avait décidé des « mesures préventives contre les actes de subversion » dans la ville et ordonné d’arrêter et de fusiller « Juifs et bolcheviques ». Quelques exécutions eurent lieu dans les premiers jours mais, comme à Kiev, ce fut un attentat organisé contre un bâtiment des forces d’occupation, le 14 novembre, qui déclencha la violence antijuive. Fin novembre, l’armée procédait au recensement et préparait la convocation des Juifs. Le 14 décembre, deux semaines après l’arrivée du Sonderkommando 4a, les Juifs étaient appelés à se rassembler pour s’installer dans un ghetto à proximité de la ville, le 16 décembre. Le 24 décembre, 200 Juifs atteints de troubles mentaux étaient assassinés. Puis, le 2 janvier, commençait l’extermination des habitants du ghetto. L’essentiel des 10 000 Juifs de la ville furent tués dans les jours qui suivirent.

- Le cas de Lugansk est un cas extrême : il s’agit d’une région qui ne fut conquise par la Wehrmacht que lors de la deuxième offensive, celle de l’été 1942 : les 12 000 Juifs encore présents à l’arrivée des Allemands y furent massacrés sans délai, entre juillet et novembre 1942.

En même temps, dans la partie plus anciennement soviétisée du pays, il avait été possible d’organiser le repli d’un certain nombre de populations. Les hommes juifs en âge de combattre avaient été mobilisés dans l’Armée Rouge. Les individus qui restaient, modelés par deux décennies de propagande communiste, étaient, dans la mesure du possible, résolus à combattre contre l’envahisseur fasciste.

L’élimination des Juifs de Crimée

La Crimée a été attribuée à l’Ukraine par Khrouchtchev après la Seconde Guerre mondiale. Au moment de l’invasion allemande, c’était une République soviétique autonome, où vivaient environ 65 000 Juifs, une population en augmentation depuis les années 1920, du fait de l’installation de nombreux Juifs pour cultiver la terre. Plusieurs « districts juifs » avaient été créés, autour de kolkhozes juifs, approvisionnés en matériel moderne par le Joint.

Lorsque les Allemands conquirent la région, début novembre 1941, environ 35 000 Juifs avaient profité des possibilités de se réfugier plus à l’Est. Environ 8000 Juifs avaient été mobilisés dans l’Armée Rouge. Les Allemands trouvèrent donc environ 23 000 Juifs qui furent rapidement les victimes d’une machine génocidaire tournant désormais à plein régime sur le territoire soviétique. Environ 17 500 Juifs furent éliminés, par l’Einsatzgruppe D, en novembre et en décembre 1941, 80% des victimes étant tuées à Simferopol, Kerch et Yalta. Parallèlement aux villes, La période de génocide la plus intense fut la première quinzaine de décembre 1941, au cours de laquelle 13 500 Juifs perdirent la vie.

5000 Juifs, encore, furent éliminés durant le premier semestre 1942. Les 20-22 janvier, un camion à gaz fut utilisé dans les villages de Kalininsk, Pervomaysk et Maxime Gorkiy. Les unités de tueurs parcoururent les campagnes pour, si possible, ne laisser échapper aucune victime désignée. Seuls les 342 Juifs du kolkhoze Kirov, dans le district Lenine, dans la région de Feodosya, purent profiter des combats dans la région pour s’enfuir avant la nouvelle offensive allemande du mois de mai 1942.

Lorsque Himmler eut décidé que les Krimtchaks étaient concernés par la politique anti-juive, 3500 furent éliminés entre décembre 1941 et juin 1942. Entre la mi-décembre et la mi-janvier, des camionjs à gaz furent également expérimentés contre eux.



1941-1944

3. L’Ukraine et le début de la « solution finale de la question juive en Europe »


Pour donner une idée des chiffres qui sont en jeu, à la fin de l’année 1941, l’Einsatzgruppe C et l’Einsatzgruppe D parleront, chacun, de 100 000 Juifs tués. En tout, ce sont au moins 500 000 juifs qui furent tués en Ukraine dans le courant de l’année 1941.

A partir de l’installation du Reichskommissariat Ukraine, le 1er septembre 1941, les unités de police qui ne suivaient pas la Wehrmacht tendent à se sédentariser. Des massacres d’assez grande ampleur eurent lieu, à partir d’octobre, à Ostrog ; à Rovno, capitale du Reichskommissariat, et dans les environs, à Kostopol et Proskurov.

A partir de l’automne 1941, tandis que des unités des Einsatzgruppen tuent, en Ukraine, tous les juifs dans la zone de front, il se pose la question de l’insertion du « traitement des juifs » d’Ukraine dans la planification de la « solution finale de la question juive en Europe ».

La décision fondamentale prise par Hitler, Göring et Himmler, en septembre 1941 a été de commencer, malgré l’issue incertaine de la guerre contre l’URSS, à appliquer le plan « Heydrich » de déportation généralisée des juifs d’Europe, en commençant par les juifs du Reich et de Bohême-Moravie. Des juifs allemands, autrichiens ou tchèques furent déportés vers la Pologne et les pays Baltes. L’installation de camps de travail forcé assortis d’un site d’extermination pour les juifs « incapables de travailler » furent planifiés à Moghilev (en Biélorussie) et dans la région de Kiev. Le Sicherheitsdienst (SD) de Heydrich fit transiter, depuis Berlin, par Paris, vers Kiev, des sommes d’argent importantes pour préparer les opérations qui seraient nécessaires. Les chefs nazis réfléchissaient toujours, à cette époque, en termes de déportation généralisée vers l’URSS des Juifs.

En Galicie orientale et plus à l’Est on commença à installer des camps de travail. Les plus connus sont ceux situés le long de la Durchgangstrasse IV, (la route transversale n°IV) une route stratégique qui devait traverser toute l’Ukraine d’Ouest en Est. Les travailleurs forcés juifs de ces camps, ne seront éliminés que progressivement et les derniers camps ne seront « liquidés » qu’en 1943. Ailleurs, des ghettos furent systématiquement organisés.

Les Juifs de Transnistrie

La Transnistrie forme, à l’est de la Moldavie, un petit territoire de 4163 km² entre les rives du fleuve Nistru à l'ouest et le fleuve Bug à l’Est. La Transnistrie tire son nom de Nistru, une dénomination roumaine (moldave) du fleuve Dniestr. Le territoire n'a jamais constitué une zone clairement définie, encore moins un État. L'appellation de Transnistrie est un terme géographique artificiellement créé pendant la Seconde Guerre mondiale, qui fait référence à une région d’Ukraine, ou vivaient 300 000 juifs. Beaucoup de juifs parvinrent à s’échapper de la zone avant l’arrivée des troupes allemandes en juillet 1941. Ceux qui restaient commencèrent à être massacrés dans les premiers mois de l’occupation allemande par des unités des Einsatzgruppen (Einsatzgruppe D), qui continuèrent, jusqu’en février 1942, leur sinistre travail dans la partie nord de la région, restée allemande après septembre 1941 : 9000 personnes furent victimes. Au Sud, les Juifs furent assassinés, à partir de cette date, par la gendarmerie roumaine et par des milices de Volksdeutsche, les colons germanophones installés dans la région, depuis un ou plusieurs siècles : on estime à plus de 70 000 le nombre de victimes, y compris les Juifs d’Odessa, tués sur place ou après déportation dans l’ensemble de la région.

Dès la conquête, la SS et la police allemande se trouvèrent devant la perspective de l’afflux de Juifs jusqu’au nord d’un territoire qu’elles voulaient au contraire « vider de ses Juifs ».
En effet, Ion Antonescu, qui dirigeait la Roumanie, avait décidé que les juifs de Bessarabie, de Bucovine et du nord de la Moldavie constituaient un groupe de population ennemi et qu’il convenait en conséquence de les déporter vers la Transnistrie, puisque ce territoire devait revenir à la Roumanie jusqu’au sud de Vinnitsa. Des déportations débutèrent le 13 juillet 1941 mais, après que quelques convois eurent franchi la frontière, les Allemands refoulèrent ou interdirent à d’autres déportés de franchir le Dniestr. Pendant des semaines, ces malheureux attendirent dans des camps de concentration ou bien en faisant des kilomètres de marche erratique, comme les 27 500 Juifs renvoyés en Bessarabie le 29 juillet 1941 sous le commandement de l’Einsatzgruppe D. C’est à partir de la fin de l’été que les déportations purent reprendre, lorsque les autorités allemandes eurent abandonné l’autorité sur la Transnistrie aux Roumains. La plupart des juifs qui avaient survécu aux massacres de masse qui avaient déjà eu lieu en Bessarabie (région d’Izmaïl), en Bukovine (région de Chernovtsy) (massacres déjà réalisés, à partir de juillet par la coopération entre l’Einsatzgruppe D et des unités roumaines) furent regroupés dans des camps puis expulsés vers la Transnistrie, par groupes, jusqu’en octobre 1942.

De nombreux déportés moururent en chemin. Certains avaient été entassés dans des trains de marchandises sans eau ni nourriture, ou ils trouvèrent la mort. D’autres furent conduits à pied vers la Transnistrie dans un froid hivernal, et mouraient le long de la route. Dans les deux cas, les gardes roumains qui les accompagnaient les abattaient épisodiquement.

Les juifs qui parvinrent vivants à leur lieu de déportation en Transnistrie furent enfermes dans des camps et des ghettos administrés par les autorités civiles roumaines et la police roumaine, où ils furent contraints à des travaux de force. Pendant l’hiver des milliers de prisonniers moururent de la faim ou du typhus. Les survivants des « marches de la mort » depuis la Bukovine ou du massacre de masse perpétré à Odessa (capitale de la Transnistrie) fin octobre 1941 furent conduits en Transnistrie et internés dans trois camps : Bogdanovka, Akhmetchetka et Domanevka. A Bogdanovka, 15 000 Juifs furent assassinés par balles par la police roumaine et ukrainienne et par un Sonderkommando composé de « Vollksdeutsche » (colons germanophones de la région) dans les derniers jours de 1941. Les morts de la région de Domanevka se comptent en dizaines de milliers. Au total, on estime à environ 140 000 le nombre des victimes juives dans l’ensemble de la Transnistrie. Les Roumains s’étaient montré un « allié modèle », du point de vue nazi, puisqu’ils avaient mis en œuvre, en Transnistrie, leur « solution finale de la question juive ».



Hitler et Himmler installent leurs quartiers généraux en Ukraine

Au début 1942, alors que la « guerre-éclair » contre l’Union Soviétique avait échoué, Hitler croyait encore à la victoire. Il décida d’installer son Quartier Général dans la région de Vinnitsa, au cœur de « l’espace vital » du peuple allemand ; non loin de lui, Himmler s’installait à côté de Jitomir, pour diriger les politiques génocidaires, étape préalable à l’installation des « colons allemands » dans la région. Depuis qu’il avait prononcé un discours à Nikolayev le 4 octobre 1941, Himmler n’avait pas changé de vision idéologique. Avant que l’on puisse installer les paysans-guerriers colons de l’espace vital, il fallait avoir vaincu le bolchevisme donc éradiqué, dans sa vision des choses, les populations juives d’Union Soviétique.

C’est en novembre 1941 qu’avait été prise la décision fondamentale de réaliser la « solution finale de la question juive », à l’échelle de l’Europe, parallèlement aux opérations militaires et non plus, comme initialement prévu, une fois que la guerre serait gagnée. Hitler avait fait part de cette décision à un certain nombre de chefs nazis, rassemblés le 12 décembre 1941.

Puisqu’on ne voulait plus attendre que les territoires soviétiques soient à disposition pour l’extermination par le travail forcé, sur une durée de plusieurs années, de tous les juifs d’Europe, il fallait, le plus possible, tuer les juifs, soit qu’on les regroupât en Pologne, soit qu’on les massacrât là où ils habitaient, en Union Soviétique occupée.

Il faut mettre en parallèle la construction de Chelmno et de Belzec en Pologne (où seront déportés de nombreux Juifs des régions de Lvov, Ternopol, Ivano-Frankovsk), l’élimination de plus en plus systématique, par des unités de Volksdeutsche pilotées depuis Berlin, des Juifs déportés par les Roumains en Transnistrie, les massacres dans les régions de Nikolaïev, de Donetsk, de Kherson, en Crimée dans la deuxième partie de l’automne et au début de l’hiver, à la fin de 1941.

La conquête de « l’espace vital » nazi était désormais synonyme de l’anéantissement immédiat du monde juif européen. Hitler, devant une guerre plus longue que prévue, liait désormais intimement les deux questions. Lorsqu’il vint s’installer à Vinnitsa, au printemps 1942, une unité SS avait préalablement massacré tous les juifs vivant encore dans l’environnement immédiat y compris ceux ayant été utilisé comme main d’œuvre pour construire le quartier général du Führer. Et celui-ci s’installait dans une région où l’on avait, depuis l’été 1941, particulièrement « travaillé dans le sens de la volonté du Führer ». Un millier de Juifs avaient été tués en juillet 1941, 3000 en août, 18 000 en septembre (tombés sous les balles de quatre bataillons de la police d’ordre), 4000 en octobre, 4000 en novembre, 2800 en décembre ; 4500 le furent entre janvier et mars 1942, 7300 en avril, 4000 en mai et 4800 en juin. En tout, 35 000 Juifs ont été tués en 1942 dans la région par des unités allemandes ; environ 75 000 Juifs sur l’ensemble de la période d’occupation, auquel il faut ajouter une quantité à peu près équivalente de Juifs de la zone d’occupation roumaine au sud de Vinnitsa.


1941-1944

4. La troisième vague de massacres en 1942: le pendant de « Reinhard » en Ukraine


L’hiver rendait difficile les campagnes de tuerie. Mais, à partir du printemps, l’Ukraine connut une nouvelle grande vague de massacres, après les deux vagues successives (fin juin-fin août et fin août-fin décembre) de 1941. Au moment où les centres d’extermination polonais commençaient à fonctionner, l’extermination systématique reprenait, en Ukraine, en particulier dans la partie occidentale du pays. visant les ghettos constitués en 1941, qui ne laisserait guère subsister, au début de l’automne 1942 qu’un petit nombre de ghettos, un certain nombre de juifs vivant dans les campagnes et la main d’œuvre des camps de travail, en particulier ceux de la Durchgangsstrasse IV

Il n’est possible de donner ici que quelques exemples.

- région de Volyn : les ghettos établis dans la région depuis le mois d’octobre 1941 furent, pour l’essentiel, liquidés durant l’année 1942, par des actions conjuguées de la Sipo, de la police d’ordre et de policiers ukrainiens : au mois de juin, 9000 personnes furent tuées à Kovel et 2000 à Lutsk. Au mois de juillet, la destruction du ghetto d’Olyk fit 4000 victimes. Au mois d’août, les Juifs encore vivant de Kovel et Lutsk étaient tués (respectivement 6500 et 15 000 victimes). Environ 15 000 personnes furent tuées à Vladymyr Volynskiy dans la première quinzaine de septembre, tandis que 21 000 autres personnes étaient assassinées dans les environs. Au mois d’octobre, il y eut environ 3000 victimes à Lyuboml. Au mois de novembre, 2500 personnes encore du ghetto de Vladymyr Volynskiy furent tuées. En tout, plus de 90 000 Juifs furent tuées dans la région au cours de l’année 1942.


- région de Kremenets, au nord de Tarnopol. 700 Juifs avaient été tués à Kremenets et autour en juillet 1941, lors de la « première vague de tueries ». Le reste, la quasi-totalité, avait été enfermé dans des ghettos en mars-avril 1942. Ils renfermaient 18 000 personnes. Les unités du Sicherheitsdienst venues de Rovno tuèrent 13 800 personnes, dont 6000 dans la seule Kremenets durant la première quinzaine d’août 1942. Durant la seconde quinzaine, la police allemande, assistée de la police ukrainienne, tua 2000 personnes, dont les deux tiers à Kremenets, durant la deuxième quinzaine d’août. En septembre et en octobre, ceux qui n’avaient pas réussi à s’échapper des ghettos, furent assassinés.

- région d’Ivano-Frankovsk : à partir du mois de mars 1942, les Juifs de la région furent systématiquement regroupés, pour faciliter leur élimination. Les deux principaux points de rassemblement étaient Ivano-Frankovsk et Kolomya. Dès que les moyens de transport le permettaient, les Juifs regroupés étaient envoyés à Belzec. Mais la moitié, environ, des 90 000 Juifs ainsi regroupés et assassinés ont été fusillés sur place. Au début de l’année 1943, il ne restait plus que 10 000 juifs dans une région où ils avaient été 130 000 au début de la guerre.


- région de Khmelnytskiy (Proskurov): 42 000 Juifs avaient été tués dans la région au deuxième semestre 1941. Des opérations systématiques de mise à mort, tout au long de l’année 1942, conduisirent à la mort de 70 000 personnes supplémentaires. Dans la macabre énumération des massacres, on citera deux cas où une méthode inhabituelle de tuerie fut utilisée : le 8 mai, 2500 Juifs de Dunayevtsy furent conduit dans la cavité d’une mine de phosphore et condamnés à y mourir de faim et d’étouffement ; l’expérience fut renouvelée à Satanov, le 15 mai, dans un ancien entrepôt souterrain. Il ne resta que quelques centaines d’individus affectés aux camps de travail de la Durchgangsstrasse IV (qui passait par Volochysk, Proskurov et Letychev), qui seront assassinés fin 1943.

- Région de Rovno : du 15 au 30 mai 1942, un commando du SD, épaulé par des hommes du 33è bataillon de police et des policiers ukrainiens tua 12 800 personnes à huit endroits différents. Les mêmes unités tuèrent les 5000 Juifs du ghetto de Rovno dans la nuit du 13 au 14 juillet 1942. Du 22 août au 24 octobre eut lieu un « ratissage » de la région, à la recherche de Juifs. Environ 50 000 personnes y succombèrent ; en particulier, la liquidation du ghetto de Sarny, les 27 et 28 août 1942, conduisit au massacre de 13 500 personnes ; dans la seule semaine du 5 au 12 octobre, 10 000 personnes furent assassinées à Myzoch et dans les environs.

- Région de Zaporozhye : fin janvier et début février, l’Einsatzkommando 12 tue plus de 1500 personnes en « ratissant » la région à la recherche de Juifs. Le 24 mars 1942, 3700 personnes sont tuées à Zaporozhye même. Le massacre des Juifs de la région est achevé lorsque les conjoints juifs de mariages juifs sont tués en octobre 1942.

Le commissaire pour l’Ukraine Koch justifia, à la fin août, la mise à mort des juifs par l’augmentation des livraisons de nourriture exigées par Berlin et l’impossibilité de nourrir tous les habitants de l’Ukraine dans ces conditions.

En ce qui concerne le deuxième semestre 1942, on pourrait vraiment parler d’une « action Reinhard en Ukraine ». Une partie des Juifs de Galicie orientale ont d’ailleurs été envoyés vers l’un des camps de « Reinhard », Belzec.
- 100 000 Juifs de la région de Lvov furent déportés entre mars et décembre 1942, 10 000 environ ayant été tués sur place. Pour la seule ville de Lvov, le nombre de déportés était de 60 000.
- 40 000 Juifs habitant à l’Ouest de Tarnopol, dans la partie « galicienne » de la région, furent déportés entre août et décembre 1942.
- 43 000 Juifs de la région d’Ivano-Frankovsk, déportés entre le début avril et le début décembre 1942.
- 53 000 Juifs de la région de Drohobych furent déportés à Belzec entre le 4 août et le 28 novembre.

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1941-1944

5. Le début de la quatrième vague de tueries : la fin du génocide dans les campagnes et les ghettos




- région de Lvov : à la fin 1942, les Juifs de la région qui avaient survécu aux déportations et aux massacres de l’année 1942 furent forcés de se regrouper dans des ghettos. Environ 70 000 personnes furent ainsi rassemblées en 12 ghettos. Le ghetto de Rava-Ruska fut détruit dès le mois de décembre. Des Juifs malades du typhus furent fusillés sur place. Quatre trains furent envoyés à Belzec entre le 7 et le 11 décembre. En janvier 1943, les deux ghettos de Noviy Yarychev et de Gorodok furent liquidés, représentant plus de 4000 personnes. Entre le début mars 1943 et la fin mai, huit autres ghettos furent détruits, représentant 17 500 personnes. A Lvov, à partir de janvier, la majorité des survivants furent soit exécutés sur place, soit déportés à Belzec ou à Sobibor. Le reste fut envoyé au camp de travail de Yanovka.
- région de Ternopol : si les ghettos du nord de la région (autour de Kremenets) avaient été détruits durant l’année 1942, parallèlement, il subsistait un ghetto de 3000 juifs à Ternopol, un autre de 2500 personnes à Chortkov et une série de nouveaux ghettos avaient été constitués, renfermant à chaque fois plusieurs milliers de Juifs : Berezhany (2000), Borshchev (4000), Buchach (5200), Kopychyntsy (5300), Kozova (2200), Podgaytsy (2500), Skalat (2400), Terebovla (2400), Tostoye (4500), Zbarazh (2000), Zborov (3000). Entre février et juin, plus de 37 000 Juifs furent tués, avec deux pics de massacre : 11 000 morts en avril et 19 000 en juin. Encore un millier d’individus devaient être tués entre juin 1943 et mars 1944, moment où les Allemands abandonnèrent la région aux Soviétiques.
- région de Drohobych : 16 000 Juifs avaient été rassemblés, en cinq ghettos, à la fin de 1942. Leurs habitants furent majoritairement assassinés, selon deux vagues, en février et en mai-juin 1943 : Drohobych (fusillade de 500 personnes le 15 février et déportation de 500 autres à Rava-Ruska ; mise à mort des 2000 habitants restant du 6 au 8 juin) ; Boryslav (700 Juifs tués par balles à la mi-février 1943 ; 700 à la fin mai ; environ 600 morts dans le ghetto) ; Striy (1000 tués par balles le 28 février et mille déportés vers un camp de travail dans la région de Lvov ; 3000 fusillés des 5 au 7 juin) ; Sambor (500 tués par balles le 13 février ; 500 déportés à Maïdanek le 22 mai ; 1500 tués par balles entre le 5 et le 10 juin) ; Rudky (1700 tués le 9 avril 1943 et 300 déportés dans un camp de travail de la région de Lvov).

En tout, au moins 700 000 juifs ont été tués en Ukraine en 1942, dont la plus grande partie entre mai et décembre 1942.

Le sort des Juifs d’Ukraine subcarpathique

Ukraine subcarpatique, est le nom donné jusqu’en 1945 à la partie occidentale de l’Ukraine, située au pied des Carpates, et également nommée Ruthénie subcarpatique. Les avatars de l'histoire ont fait que la Ruthénie a changé plusieurs fois de mains : elle a appartenu à l'Autriche, à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie (1919), puis de nouveau à la Hongrie (1938), ensuite à l'URSS (1945) et enfin à l'Ukraine. En 1939, environ 500 000 personnes y vivent, dont 15% sont juifs. Jusqu’à l’occupation de la Hongrie par l’Allemagne en 1944, les Juifs d’Ukraine subcarpathique purent plus ou moins maintenir leur mode de vie habituel, donnant même asile de nombreux juifs venus de Pologne et de Slovaquie. Cependant les juifs qui possédaient des entreprises furent contraints de les remettre aux mains de non juifs ; 18 000 « étrangers nationaux », dont en réalité les familles vivaient sur le territoire depuis des générations, furent également expulses de la région vers la Galicie orientale ou vers la région de Proskurov. C’est ainsi qu’ils furent massacrés à Kamenets Podolskiy ou bien, fin novembre 1941 à Vyshkov, dans la région d’Ivano-Frankovsk. En mars 1944 l’Allemagne occupe la Hongrie. Les nazis débutent leur campagne d’anéantissement des juifs hongrois d’Ukraine subcarpathique. Ils mettent rapidement en place des ghettos, amenant les juifs des villages environnants vers des centres urbains importants. En règle générale les autorités hongroises sont chargées des déportations vers Auschwitz. Au total environ 80 % des juifs de l’Ukraine sucarpathique périrent dans la Shoah.




1941-1944

6. La cinquième vague de massacres : les travailleurs juifs


En fait, devant les difficultés de la guerre, dans l’emballement de la machine à tuer et du fait de l’enchaînement des vagues de déportation, une cinquième grande vague de massacres, concernant les travailleurs juifs des camps, fut entamée dès septembre 1942.

- Yanovskiy – il s’agissait du plus gros camp de travail en Galicie. Il avait été établi en octobre 1941 pour fournir quelques centaines de travailleurs forcés à la SS. A partir du printemps 1942, il y eut plus de 4000 Juifs mis au travail forcé dans le camp ; du fait des conditions de vie et d’épidémies, il fallait sans cesse amener de la main d’œuvre nouvelle. Les convois pour Belzec passaient non loin du camp ; on en faisait descendre des individus valides, remplacés par d’autres qui ne pouvaient plus travailler. Au printemps 1943, les survivants de la liquidation des ghettos de Lvov et de Drohobych furent amenés au camp, faisant passer le nombre de détenus à 6000 puis à 8000. Ces travailleurs forcés furent progressivement tués, entre juillet et novembre, avec deux pics de tuerie : les 25-26 octobre et le 19 novembre 1943.

- région de Ternopol : dès la fin 1941, en particulier le long de la route Zborov-Ternopol – Podolochysk, 3000 Juifs avaient été mis a travail forcé. Le nombre de travailleurs avait été multiplié par deux un an plus tard. Dans la région de Chortkov-Tolstoïe, environ 3000 femmes juives travaillaient pour la Wehrmacht à la culture d’un ersatz de caoutchouc appelé « koksagyz ». A la mi-1943, la plupart de ces travailleurs forcés juifs furent assassinés, par peur d’une irruption des partisans dans les camps.

- Région de Drohobych : il y avait huit camps de travail dans la région. Leurs détenus furent éliminés tout au long de l’année, à Striy, à Skole, à Truskavets, à Drohobych; sauf les détenus de Boryslav, déportés en 1944 à Plashuv.

- Le réseau le plus systématique de camp suivait la construction de la route stratégique transversale suivant le trajet Lvov, Ternopol, Volochysk, Proskurov, Letychev, Lytyn, Vinnitsa, Uman, Kirovograd, Krivoy Rog, Dnyepropetrovsk, Stalyno, Taganrog. Construits tout le long du trajet, à intervalles réguliers, les camps étaient principalement peuplés de Juifs. Dès l’année 1942, la population en était régulièrement éliminée et remplacée. Les travailleurs forcés furent liquyidés au plus tard à la fin 1943, lorsque la Wehrmacht commença à reculer davant la contre-offensive de l’Armée Rouge.


Les deux dernières vagues de massacres se poursuivirent parallèlement tout au long de l’année 1943. La SS et la police s’efforçaient de vider les derniers ghettos, en particulier de leurs « travailleurs » survivants. Le génocide dans les campagnes était systématiquement entrepris. Moins important que les deux années précédentes, le nombre de victimes juives de 1943-44 en Ukraine se monte tout de même à au moins 200 000 personnes.



Mardi 11 Novembre 2008
Edouard Husson
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