'Les directives pour le traitement de la question juive' - Analyse de document

Séminaire de M2
La Shoah et la destruction nazie de L’Europe Orientale
Séance du 9 octobre 2008 - assurée par Edouard Husson et Alexandra Laignel-Lavastine





Introduction: présentation générale de la recherche de Yahad-In Unum


Le travail de Patrick Desbois s’inscrit dans un changement de conjoncture. Pendant très longtemps, l’historiographie était centrée sur les camps, sur l’industrialisation des moyens de mise à mort. Malgré quelques études pionnières dans les années 1980, la variété des moyens de mise à mort à l’Est ( feu, emmurement, fusillade …) demeurait insoupçonnée, jusqu'à ce que la chute du communisme ait rendu possible une large communication et consultation des archives.

Le travail de Patrick Desbois s’inscrit dans une démarche originale :
Ø l’examen des archives :
. des anciennes commissions soviétiques, menées en 1944, qui sont allées de localités en localités, interroger les populations en vue d’établir les responsabilités et culpabilités dans les massacres. Comme ce travail fut opéré par le NKVD, les historiens ont pendant longtemps boudé cette source, qui pourtant s’avère être un outil relativement fiable pour qui s’intéresse au déroulement de la Shoah à l’Est.
. des procès d’après guerre, qui fournissent, à travers les pièces à conviction, des mannes importantes de documents, de sources issus des responsables de l’administration nazis.
Ø Détermination d’une région particulière
Ø Depuis 2004, parcours dans les villages pour interroger des témoins des exécutions à l’aide d’un protocole de questions rigoureux, et avec la participation d’un caméraman, d’un photographe, et d’un expert balistique. La recherche de témoins parmi la population locale est possible dans le sens où les exécutions se déroulaient à quelques dizaines de mètres des périphéries des villages, au vu et au su de tout le monde et que les villageois étaient fréquemment réquisitionnés par les Allemands pour, par exemple creuser les fosses. Ils se trouvaient donc aux premières loges pour voir les tueries. L’interrogation de témoins indirects n’est pas à négliger dans la mesure où la transmission orale est importante dans ces milieux ruraux.

L’idée maîtresse de cette démarche est de reconstituer, grâce aux témoignages, le déroulement des tueries séquence par séquence. C’est une approche très factuelle qui laisse volontairement de côté toute réflexion autour de l’univers des représentations, des préjugés des attitudes de ces populations à l’égard des Juifs.
La recherche et l’étude sur le déroulement des tueries constitue un domaine où beaucoup reste à faire : 800 interviews ont été réalisées par l’équipe du père Desbois, 250 ont été traduites en français, toute attendent d’être décryptées et interrogées par des historiens.



La Shoah en Europe orientale, d’après le document Nuremberg PS 212 : directives pour la question juive



C’est un document connu depuis très longtemps qui faisait partie des pièces présentées lors de l’instruction du Procès de Nuremberg. Il fut daté de Juillet 1941, en 1972, par un historien allemand, Uwe Adam (Judenpolitik im Dritten Reich) , datation qui n’a pas été réévaluée depuis.
La présente séance s’attache à remettre en cause cette thèse pour une datation de la rédaction qui se situerait plutôt en février-mars 1941.
L’original de ce document fut trouvé dans les dossiers de l’office central de sécurité du Reich, en allemand, Reichssicherheitshauptamt (RSHA), dirigé, pour la période qui nous intéresse, par Heydrich et qui constitue un amalgame de la SS, de la gestapo, de la kripo, etc.. Heydrich commande à toutes les polices, sauf l’Ordnungspolizei (dirigée par Kurt Daluege) et ce, à un moment où il essaie d’affirmer son autorité sur la question juive en Europe de l’Est. Hitler laisse en effet les différents services en concurrence pour mieux avoir à arbitrer les luttes de pouvoir.
Les Einsatzgruppen sont des unités constituées pour une tache particulière ; même s’ils regroupent des cadres de la Sipo et du SD, ils prennent leurs hommes essentiellement dans l’Ordnungspolizei et la Waffen SS

C’est un document intéressant car on peut le mettre en résonnance avec
· le procès verbal de la conférence de Wannsee,
· la lettre de Dannecker, datant du 21 janvier 1941 et témoignant d’un intense travail de planification de la solution finale
· Le mandat que Göring confie à Heydrich le 31 juillet 1941, où il lui donne la responsabilité de la résolution de la question juive en Europe.

Il existe un lien étroit entre le génocide des Juifs d’Europe et la guerre avec l’URSS : on atteint à ce moment là le degré de violence, le climat nécessaire pour qu’ait lieu le génocide.
La victoire contre la France et la soumission durable de toute une partie de l’Europe a amené les dirigeants nazis, en été 1940, à un premier travail de planification à l’échelle européenne : le plan Madagascar qui devait aboutir à la déportation de 4 à 5 millions de Juifs dans la colonie française. Cela supposait néanmoins de pouvoir traiter avec la Grande Bretagne qui avait alors la maitrise des mers. A partir du moment où Hitler pense ne plus pouvoir gagner rapidement contre la Grande Bretagne, il décide de soumettre l’URSS, pour impressionner les Anglais et les faire plier, il abandonne parallèlement le plan Madagascar.
Le texte se situe donc forcement entre l’été 1940 et la conférence de Wannsee (janvier 1942). Pour pouvoir le dater plus précisément, il faut revenir sur l’horizon temporel des nazis. Lorsqu’ils entreprennent la conquête de l’Union Soviétique, la guerre est commencée en Juin 1941, les nazis la pense terminée dans l’automne suivant. Dans leur esprit, la « solution finale » commencerait donc en automne ou en hiver.
Dès avant le début de la campagne contre l’URSS, ordre est donné aux Einsatzgruppen de tuer tous les fonctionnaires communistes, ainsi que les représentants du « judéo-bolchévisme » (élites et fonctionnaires juifs). Une définition déjà très vaste des populations-cibles et facilement extensible, pour passer du politicide au génocide puisque tout Juif soviétique est un « bolchevique » en puissance. En fait, l’action des Einsatzgruppen dans les premières semaines de la campagne nous révèle qu’ils avaient une double mission : une mission de tueries sur les catégories de population citées ci-dessus – dans le cas des pays Baltes, la population juive, urbaine, est une cible prioritaire ; une mission de marquage et de regroupement des populations juives en général. C’est bien ce dont nous parle le document ; ajoutons qu’il y est question d’autoriser des pogroms : les nazis avaient en effet l’idée d’exploiter le potentiel des habitudes de pogroms des populations locales et les Einsatzgruppen devaient les encourager ou les freiner selon la tournure que prenaient les événements. L’allusion aux pogroms fait penser que le document est antérieur à la campagne puisque les nazis abandonnèrent après quelques semaines la politique envisagée. Mais il faut aller plus loin : puisqu’ils pensaient gagner la guerre en 3-4 mois, cela signifie-t-il qu’ils avaient planifié à l’avance les camps d’extermination par le travail dont il est question dans le texte, en sachant qu’ils pourraient les mettre en place dès qu’ils pourraient disposer des immenses territoires de l’Union Soviétique pour y déporter les Juifs ?
Le procès verbal de la conférence de Wannsee pose le principe de la déportation générale des Juifs (populations juives du Grand Reich, de l’Union Soviétique, du reste de l’Europe) « vers l’est ». Par contre, il ne mentionne pas les tueries massives de Juifs alors que celles-ci ont commencé dès les premières semaines de Barbarossa; on y observe donc un camouflage de la réalité. Mais comme toujours, un dissimulateur nous dit une partie de vérité. En fait, Heydrich a ressorti, pour la Conférence de Wannsee, le plan qu’il avait rédigé un an plus tôt, fin 1940/début 1941, à la demande de Hitler, de « solution finale de la question juive en Europe » après une victoire rapide contre l’URSS.

Nombreuses sont les similitudes entre le procès-verbal de la Conférence et le présent document.
La définition de la notion de ce qu’est un juif. (Paragraphe 2), point abondamment discuté à Wannsee, et notamment en ce qui concerne les « métisses » (« demi-juifs » ou « quart-de juifs » dans la terminologie et le classement raciste nazis) qu’Heydrich voulait inclure dans la solution finale. Dans ce document, comme dans le procès-verbal de Wannsee, la définition de qui est « juif » est plus radicale que celle élaborée dans les années 1930 par le Ministère de l’Intérieur et les Lois de Nuremberg.

Dans le paragraphe 3, sont énoncées les missions des Einsatzgruppen. Leur mission principale est un travail de recensement, de marquage, d’isolation des populations juives ; le travail de tuerie est limité dans la mesure où il concerne les « agents du judéo-bolchévisme ». C’est une mission qui doit s’élaborer en plusieurs étapes :
· Elimination des individus juifs jugés dangereux
· « travaux préparatoires » à la « solution finale ». Ici, il faut bien préciser la terminologie. La « solution finale » a toujours désigné « l’élimination des Juifs ». Simplement, elle avait d’abord été imaginée par les nazis comme une « extermination par le travail » dans d’immenses camps de travails installés « à l’Est ».
Dans le courant de l’été-automne 1941, les nazis se rendirent compte que la guerre contre l’Union Soviétique durait. Ce n’est qu’à partir de ce moment là que fut mise en œuvre la Shoah, la tuerie systématique et immédiate de familles entières, or, l’extermination était, auparavant, envisagé comme le résultat d’un processus plus long.
Le paragraphe 3 montre une politique de planification précise : les Einsatzgruppen doivent d’abord identifier les individus jugés dangereux et procéder à un premier recensement, grâce à la saisie des archives soviétiques (recensement en 1939) ainsi qu’au recrutement de collaborateurs dans la population locale. Ces mesures furent appliquées systématiquement.
( le texte montre le langage typique nazi : « administration de combat » terme nazi souligné et commenté par Michael Wildt ; le mot « administration » fait référence à la puissante administration prussienne à qui les nazis reprochaient de s’être endormie, c’est pourquoi il y a l’apposition du mot « combat », très présent dans les discours et documents nazis, l’esprit nazi étant par essence un esprit de violence revendiquée.)

Le paragraphe 4 corrobore aussi l’idée d’une rédaction du document antérieure à la guerre, avec l’idée d’un « apartheid » provisoire – en attendant la mise à mort: il faut préserver les Juifs qui pourraient, par leurs professions, être utiles à l’effort de guerre nazi. L’économie nazie doit pouvoir exploiter l’économie soviétique, et donc accepter la survie provisoire d’une partie des communautés juives. Ce texte est à mettre en résonnance avec un autre document datant du 2 juillet 1941, signé Heydrich, où il est demandé d’épargner les individus économiquement utiles et les médecins. Les fonctionnaires, « judéo-communistes », sont donc un groupe dont l’économie nazie n’a que faire et qui sont promis à une élimination rapide, sinon immédiate. Le texte inclut donc la légitimation du début rapide des tueries en URSS.
Le RSHA avait mené, dès la fin 1940, une étude sur la composition de la population soviétique, dans le but de trier, suivant des critères racistes, la population: sauvegarder les populations germanisables, éliminer les individus dangereux ou le « rebut biologique », réduire en esclavage le reste. Dans le cas des Juifs, parallèlement, Eichmann avait fait réaliser par ses services un tableau pour toute l’Europe. Le 6 juin 1941, la Wehrmacht avait été autorisée à exécuter tous les commissaires politiques de l’Armée rouge et les fonctionnaires communistes ou à les remettre aux Einsatzgruppen. La Shoah est donc le produit adapté aux circonstances d’une guerre prolongée d’un projet génocidaire global formulé dès le début de l’année 1941. Avant la campagne, il n’y avait pas l’idée d’une extermination immédiate, la survie des Juifs était provisoirement nécessaire pour le travail forcé, d’où leur regroupement dans les ghettos avant de dissoudre ces derniers, une fois les camps de travail mis en place. Cependant, la logique est évidemment génocidaire : dans ces camps, comme dans les ghettos, la reproduction biologique est rendue impossible par la séparation des hommes et des femmes.

Dans le débat entre fonctionnalistes et intentionnalistes, même si l’intention préexistait, la concrétisation du génocide est soit le produit des circonstances soit le résultat d’une planification très précoce. Le commentaire des « directives sur la question juive » nous aide à réconcilier les deux points de vue. La principale faiblesse de la théorie fonctionnaliste vient de ce que l’on ne peut expliquer l’ampleur de la Shoah par la seule capacité d’adaptation aux circonstances d’une administration ; rien n’aurait été possible sans la lente maturation d’une planification. Le procès verbal de la Conférence de Wannsee, tenue en janvier 194, témoigne du plan génocidaire élaboré tout au long de l’année 1941.
Les « directives » témoignent de toute une série de réflexions de la part des dirigeants nazies jusqu’à l’automne 1941, projets qui n’ont pas été concrétisés : l’utilisation des goulags, les constructions d’immenses complexes d’extermination par le travail en Biélorussie et en Ukraine. Mais à partir de la fin septembre eptembre 1941, il parut de plus en plus certain aux nazis qu’ils ne gagneraient pas la guerre contre l’URSS au cours de 1941. Et si l’URSS résistait, les nazis croyaient que les Juifs y étaient pour quelque chose. Ils décidèrent donc de réaliser les « travaux préparatoires à la solution finale de la question juive sans attendre». Cela impliquait de tuer rapidement le plus de Juifs soviétiques pour installer à leur place des Juifs déportés du reste de l’Europe – eux aussi promis à la mort. Plus la guerre durait, plus les « travaux préparatoires » tendirent à se confondre avec la « solution finale ». L’extermination des Juifs soviétiques fut, au plus tard au début de l’automne, envisagée sous la forme de tueries massives et généralisées. Or, si l’on regarde le paragraphe 6, « Infractions », les dispositions qui ne semblent concerner qu’une minorité constituent en fait la voie ouverte pour tuer massivement les Juifs, dans le sens où tous les Juifs sont susceptibles de commettre des infractions. Le paragraphe 6 est là pour légitimer l’arbitraire. C’est une disposition typiquement nazie, le pied placé dans la porte pour pouvoir un jour l’ouvrir toute grande.


Conclusion

Le mois de mars 1941 fut, pour la SS, une période d’intenses négociations avec les autres piliers du régime, en particulier l’armée. En automne 1939, durant la campagne de Pologne, il y avait eu une protestation de quelques officiers contre les violences commises par des EInsatzgruppen. Le 26 mars 1941, les accords aboutissent entre Heydrich et le Quartier Maître Général de la Wehrmacht, le général Wagner, afin que les domaines d’intervention des Einsatzgruppen apparaissent d’emblée acceptables au commandement de l’armée allemande. Le 26 mars 1941 toujours, Heydrich rencontra Göring pour lui montrer un document de planification concernant la question juive. Il a envoyé un compte rendu à Himmler de son entretien avec Göring, document retrouvé par l’historien Götz Aly à Moscou dans les années 1990. Göring, si l’on en croit Heydrich, lui a fait deux commentaires. D’une part, il était indispensable que les prérogatives d’Alfred Rosenberg, promu ministre des territoires de l’Est au même moment, apparaissent dans le document. Or cela manque précisément au début des Directives ! D’autre part, Göring lui demande, après en avoir fini la lecture du projet, qu’il faut rédiger rédiger un ordre à destination de la wehrmacht d’exécuter tous les individus nuisibles. N’est-ce pas une remarque qui s’enchaîne bien avec la lecture du paragraphe 6 du présent document ? Il est plus que probable que le présent document soit celui monté à Göring le 26 mars 1941.

Ce document est un brouillon, montré de façon informelle qui témoigne plus des préoccupations d’avant la campagne militaire, que des préoccupations du mois de Juillet, où il est évident que la guerre est partie pour durer et qu’il va falloir intensifier les tueries. Il montre aussi que le processus génocidaire était planifié avant la guerre contre l’URSS.





Mardi 14 Octobre 2008
Julie Aussedat
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