Mers el-Kébir - par François DelplaSuite à la séance de M1 du 6 janvier 2010 portant sur Mers el-Kébir , voici l'argumentaire présenté par François DELPLA, ainsi qu'un extrait de son prochain livre: Petit dictionnaire énervé de la Seconde Guerre mondiale (à paraître début avril). François Delpla publie également un autre ouvrage sur Mers el-Kébir: Mers el-Kébir / L'Angleterre rentre en guerre (sortie le 18 mars).
Pourquoi évoquer Mers el-Kébir dans un séminaire sur la Shoah ? Pour présenter une hypothèse, relative à la genèse de ce génocide.
J'ai longtemps considéré, et écrit ici ou là, que le projet de déportation des Juifs à Madagascar n'avait jamais été sérieux. Qu'il s'agissait d'une simple couverture pour des projets plus directement génocidaires dans des lieux moins éloignés : une façon d'habituer les esprits, de mettre progressivement les doigts des exécutants-exécuteurs dans l'engrenage. J'ai reconsidéré la question à la lumière, notamment, des travaux d'Edouard Husson. Dans son dernier livre, Heydrich et la Solution finale, il montre que ce projet était à la fois élaboré et génocidaire. Il s'agissait d'un gigantesque ghetto, exactement de même nature que ceux qui étaient en train d'être installés en Pologne, c'est-à-dire hermétique et entièrement géré par le SD, lequel aurait pu en faire à volonté un mouroir... ou un abattoir : la seule différence avec un ghetto est que, le jour où on aurait voulu liquider une partie de la population sans attendre l'effet de la famine et des épidémies, on aurait installé sur place quelque équivalent des chambres à gaz. A condition évidemment que la situation internationale permette ou, dans la logique nazie, impose, ce stade ultime de la persécution. J'ai alors fait le rapprochement avec un texte exhumé en 1991 par John Costello, et propre à révolutionner l'histoire de la campagne de France. Göring avait transmis le 6 mai à Reynaud par l'intermédiaire de la Suède une offre de paix "généreuse", à valoir quand les Allemands seraient devant Calais : Le Lieutenant du Führer a exprimé l’avis que toute paix était impossible dans les conditions qui régnaient alors. Il a ajouté cependant que si la guerre était portée en Belgique et si l’armée allemande parvenait à s’emparer de la côte belge et de Calais, le Führer ferait une proposition de paix. Il demanderait l’annexion d’Eupen, de Malmédy, du bassin de Briey, ainsi que l’attribution de colonies au Reich. Pour le reste, il se contenterait, dans l’ensemble, du maintien du statu quo avant les hostilités. (pour le texte intégral : http://www.delpla.org/article.php3?id_article=377) On aurait pu penser, et les messagers suédois comme les récipiendaires français du message l'ont sans doute fait, que lorsque le Feldmarschall prédisait que son pays réclamerait des colonies il voulait parler des pays d'Afrique soustraits à l'Allemagne par le traité de Versailles, comme le Togo ou l'actuelle Namibie. Il s'agissait en fait de Madagascar, comme le prouvent divers documents allemands de la fin juin et du début juillet, au moment où l'espoir d'une paix se précise et où la Wilhelmstrasse en polit les conditions. Le plus précis est signé de Franz Rademacher (un futur cadre de la Solution finale), le 3 juillet (soit le jour même de Mers el-Kébir mais, évidemment, avant que la nouvelle de la canonnade ait pu influencer le rédacteur), à l'usage des diplomates allemands dans la négociation espérée imminente : il s'agit de dire aux vaincus français et britanniques qu'on a besoin de la grande île pour créer un "Etat juif" sous tutelle allemande. C'aurait été une ingénieuse façon de poursuivre et d'élargir la persécution des Juifs, prétendument punis pour avoir déclenché la guerre, lors même que la paix serait revenue. L'Angleterre en particulier aurait été tentée, de la plus diabolique façon, de se servir du soi-disant "Etat juif" comme d'une soupape pour faire baisser la tension entre Juifs et Arabes dans son mandat de Palestine. Mers el-Kébir ruine ces perspectives : le fait que Churchill ait pu se faire obéir dans l'exécution d'un ordre sanglant rend tout à coup sa chute imprévisible (alors que tout indique qu'avant le 3 juillet Hitler comptait ferme sur elle, à brève échéance : il est vrai qu'il lui avait bien savonné la planche, notamment par les conditions d'armistice "clémentes" offertes à la France). Dès lors Hitler redoute la perspective d'un "encerclement juif" : Churchill, qui sert si mal les intérêts de son pays du moins tels que Hitler les conçoit, ne peut être qu'une marionnette aux mains des Juifs, et compter sur les judéo-bolcheviques pour consolider sa situation pour l'heure précaire. Et dès le 13 juillet, soit dix jours après Mers el-Kébir mais seulement quelques jours après que le différend naval anglo-vichyste a commencé à s'apaiser (un signe de plus que Churchill va rester au pouvoir), il commence à dire à ses généraux qu'il faudra très vite attaquer l'URSS. Ainsi, Mers el-Kébir a non seulement précipité l'opération "Barbarossa", mais en imposant l'abandon du "Plan Madagascar", dessiné son volet génocidaire.
Mers el-Kébir (extrait du Petit Dictionnaire énervé de la Seconde Guerre mondiale, à paraître début avril)
Bataille navale inégale entre la France et l’Angleterre, le 3 juillet 1940. Aucune perte anglaise, le cuirassé Bretagne coulé avec son équipage, le cuirassé Provence et le croiseur de bataille Dunkerque endommagés (ce dernier frappé à nouveau le 6), ainsi que le contre-torpilleur Mogador. Environ 1275 morts français (en comptant la centaine induite par de nouveaux tirs, le 4 et le 6). L’historien, devant les dirigeants politiques qui ont marqué leur temps et que l’on considère généralement comme des « grands hommes », est en proie à une tentation. Lorsque ses investigations l’amènent à confirmer le sens commun et à dire qu’effectivement on a affaire à un personnage exceptionnel par ses capacités comme par ses réalisations, il se rappelle tout-à-coup qu’il est historien, non hagiographe, et qu’il se doit de dresser des portraits nuancés. Dès lors il risque d’être indûment sévère, en situant les défauts du personnage là où ils ne sont pas. Un exemple classique est celui du général de Gaulle dans la guerre d’Algérie : on reconnaît généralement qu’il a bien mené sa barque tout en le trouvant cruel vis-à-vis des pieds-noirs et des harkis… sans se demander un instant ce qu’aurait pu être une politique alternative à leur égard et si elle n’aurait pas, précisément, ruiné tout l’édifice de la politique algérienne du Général. S’agissant de Winston Churchill, dont la personnalité foisonnante se prête plus encore à la critique, et dont le maître et ami Lloyd George soulignait dès l’entre-deux-guerres le manque de pondération, la canonnade de Mers el-Kébir est l’acte « inutilement cruel » qui lui est le plus souvent reproché. Et le plus injustement. Les apparences, il est vrai, militent fortement contre lui. Une flotte française sans défense est surprise au mouillage dix jours après l’armistice avec l’Allemagne et sommée de quitter le port militaire d’Oran avec la flotte anglaise, pour diverses destinations à choisir, ou de se saborder, faute de quoi elle sera coulée dans les six heures. C’est finalement au bout d’une dizaine d’heures, après d’infructueux pourparlers, que les visiteurs ouvrent le feu. On reproche très souvent à Churchill d’avoir fait bon marché des conséquences humaines de cette ouverture du feu alors que la diplomatie de ses amiraux était sur le point de conduire à une solution négociée, satisfaisante du point de vue matériel. Or cette solution, le désarmement sur place par des sabotages lourds, est faussement réputée avoir été, au cours des jours précédents, autorisée par l'Allemagne, et les Anglais, par voie de conséquence, auraient été bêtement et coupablement pressés, sous l’influence d’un premier ministre trop loin de l’action, incapable de déléguer et peut-être, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, tout bonnement cruel. Pétain et le chef de la flotte française, l’amiral Darlan, ont réussi à faire croire cela à la terre entière et jusqu'à nos jours. Or l'article 8 de l’armistice, permettant à Hitler d'ordonner à tout moment le retour en métropole de tout navire français expatrié, avec plein armement et plein effectif, restait en vigueur, et l'aménagement de son application en était encore au stade des promesses, sur fond de menace d'invasion des îles Britanniques par les forces armées allemandes dans l’élan de leur triomphale campagne de France. La concrétisation d’une telle menace aurait imposé le retour en métropole des grands navires anglais et cela eût donné à l'Axe, surtout renforcé de l’Espagne franquiste (et il en était fortement question), les mains libres en Méditerranée occidentale. Si on décidait d’agir à Mers el-Kébir, il était donc essentiel de le faire au plus vite, sans s’attarder en palabres. Il convient en outre de remarquer que dans la préparation de cette action Churchill s'est battu en permanence contre ses amiraux, prêts à lâcher la proie pour l'ombre, à commencer par sir Dudley Pound, le commandant en chef de la Royal Navy. D'où le refus du premier ministre d'inscrire le désarmement sur place dans la liste des clauses proposées et son exigence que les Français le présentent d'abord, comme alternative à la solution violente : il semble n'avoir eu aucune confiance en ses subordonnés pour que le désarmement soit fait sérieusement, si ce n'était pas en dernier ressort et sous la menace. Il n'attendait rien de bon de négociations à la bonne franquette entre "frères d'armes", et tout montre qu'il avait raison. Le risque alors était que Vichy se répande les jours suivants, pour courtiser Berlin, en disant que l’amiral Gensoul avait réussi à ne faire que des sabotages légers et ramène les navires en grande pompe à Toulon... ce qui risquait fort d'amener la fin rapide, et du gouvernement Churchill pour faiblesse et impuissance, et de l'état de guerre. Ce qui a le plus péché en fait, et Churchill n’y est pas pour grand-chose, c’est l’esprit de conciliation de l’amiral anglais Somerville, qui semble fait sur mesures pour illustrer le célèbre jugement de Jacques Bainville sur le traité de Versailles : « trop doux pour ce qu’il a de dur, trop dur pour ce qu’il a de doux ». Son homologue français Gensoul n’a pas suffisamment cru à la réalité de la menace et s’est ainsi détourné des deux solutions non sanglantes possibles, auxquelles l’Allemagne aurait difficilement pu trouver à redire sur un plan juridique : soit le désarmement sur place, soit l’évacuation des navires par leur personnel, pour qu’au moins la destruction, inévitable, du matériel, ne s’accompagne pas du sacrifice inutile des hommes. i[ Jeudi 18 Février 2010
François Delpla
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