Spécificité et géographie de la « Shoah par balles » : le cas de l'Ukraine

Séminaire Master 2è année– séance du 23 octobre 2008



Comment la violence génocidaire des nazis s’est progressivement déployée dans l’espace soviétique


Dans les « directives sur la question juive », précédemment commentées, une place importante est faite à l’espace: la planification inclut de grands espaces pour la déportation.
Il s’agit d’une notion fondamentale pour les nazis – Lebensraum ; dans l’idéologie nazie, on voit une abolition du temps pour l’espace. L’important est de réaliser le plus vite possible les objectifs ultimes de l’idéologie, contrairement à l’idée de Lénine « troquer l’espace contre le temps »). Les nazis sont convaincus que le temps joue contre eux. Il faudra disposer au plus vite de « l’espace vital », cœur de la « forteresse Europe » et base de la domination mondiale que cherchera à établir la génération suivante.

La géopolitique n’est pas seulement une préoccupation nationale-socialiste, elle a une origine à la fois anglo-saxonne et allemande, dans le dernier tiers du XIXè siècle. Du point de vue de Hitler, la domination du continent européen est le préalable à toute domination suivante. On développe une idée de l’économie des grands espaces. La conquête de l’espace vital en Europe de l’Est est nécessaire à la déportation des Juifs, et à terme, les Juifs doivent en disparaître. Les nazis conçoivent aussi le Generalplan Ost, un projet qui inclut le « remodelage démographiquede l’espace ».

Deuxième élément que nous avons vu à la séance précédente dans les « directives », une différenciation entre les régions où la population juive est majoritairement urbaine (pays Baltes) et des régions avec une population juive davantage dispersée et présente en milieu rural. Les régions de populations juives urbaines denses sont celles où ils sont prioritairement mis à mort. L’Einsatzgruppe A, qui fonctionne au nord de l’URSS et dans les pays Baltes, est celui qui tue le plus pendant les premières semaines du conflit, sous la coordination de Stahlecker. On se concentre en particulier sur les Pays baltes, où l’on voit les Juifs comme artisans possibles d’une révolte dans le dos de la Wehrmacht. On a une hantise du complot juif, datant de plusieurs siècles.

L’obsession des nazis a toujours été de trouver des territoires où isoler les Juifs. Cela valait déjà dans le cadre de la persécution des Juifs du Reich. Avec la nuit de cristal des 9-10 novembre 1938, la direction nazie avait saisi l’occasion de confisquer les biens des Juifs en Allemagne et de les pousser à émigrer de toute l’Allemagne vers l’Europe de l’Ouest et le continent américain ou vers le bassin méditerranéen. Après ce pogrom, se posait la question du regroupement des Juifs qui n’ont pas encore émigré . Reinhard Heydrich, chef de la police de sécurité et second de Himmler, refusait l’idée de ghettos, qui pourraient, pensait ce traqueur de complots, susciter un danger pour les Allemands. Le journal de SS Das Schwarze Korps du 24 novembre 1938 parlait de mettre le feu aux « nids de bandits ». Tout regroupement est vu comme dangereux, et tant qu’il reste un Juif sur le territoire allemand, les nazis sont convaincus qu’ils ne peuvent pas être tranquilles.

Dès la fin de la campagne de Pologne, en octobre 1939, un affrontement a lieu, entre, d’une part, Himmler et Heydrich, et le gouverneur général en Pologne Hans Frank de l’autre part. Les deux premiers veulent déporter les Juifs du Reich vers la Pologne occupée, Frank s’oppose à ce que son territoire devienne, selon son expression, « un dépotoir de Juifs ». Himmler et Heydrich proposent un Judenreservat, une réserve juive, dont la nature est déjà génocidaire puisque les déportés vivraient entassées sur un territoire sans ressources ; ultimement, on vise l’extinction de la population concernée.

Le plan Madagascar , qui tient le haut du pavé entre mai et novembre 1940, avait le même objectif génocidaire, déporter les Juifs et les regrouper sur un territoire où ils vivraient dans des conditions particulièrement inhospitalières. L’endroit convenait bien aux yeux des nazis car il s’agissait d’un territoire exigu, lointain, où les Juifs seraient en butte à l’hostilité de la population locale en même temps que placés sous la surveillance d’un Einsatzgruppe et mis au travail forcé. Dans l’esprit des dirigeants du Reich, il fallait faire partir le plus vite possible les Juifs du Grand Reich et de l’Europe occupée, en tout quatre millions de personnes. Lorsqu’il fut devenu clair que la Grande-Bretagne ne capitulerait pas et que donc l’Allemagne ne disposerait pas de la maîtrise des mers inhérente à tel projet de déportation, le « plan Madagascar » fut transformé par Heydrich (en décembre 1940-janvier 1941) en projet de déportation à l’Est, dans l’Union Soviétique, une fois qu’elle aurait été conquise. « Madagascar » est donc un projet qui ne s’est jamais réalisé, mais qui a préparé les nazis à réaliser la Shoah.

La « radicalisation cumulative de la violence » ne peut pas expliquer entièrement la Shoah : Selon les historiens « fonctionnalistes », en effet, les différents piliers du régime auraient fini par produire la Shoah parce que chacun pratiquait la surenchère en matière d’antisémitisme. Or, la seule rivalité entre les instances du régime aurait abouti au chaos. On ne peut pas expliquer un génocide de l’envergure de la Shoah, mis en place en moins d’un an, entre juin 1941 et juin 1942, par le seul emballement structurel du régime. Pour que le génocide des Juifs fût mis en place aussi vite, il fallait qu’il y eût une planification antérieure de très grande ampleur, ce que nous confirment aussi bien le « plan Madagascar » que les « directives » étudiées à la séance précédente.

En ce qui concerne la Shoah, 80 % des sources ont disparues, volontairement détruites ou englouties dans les bombardements du Reich. Il y a quand même beaucoup d’indices qui permettent de reconstituer les faits. Prenons un exemple : le 2 octobre 1941, Hitler autorisa Himmler à déporter les Juifs de Salonique ; dix jours jours auparavant, la décision avait été prise de déporter ceux du Reich. Selon l’historien allemand Götz Aly, auteur de « Endlösung », on discutait à la même époque, au sein de la SS du transport par voie maritime et fluviale – Salonique – Kherson – remontée du Dniepr – débarquement à Moghilev. On envisageait la construction d’un grand camp de concentration à Mogilev pour les Juifs déportés. Hitler voyait le Danube comme le fleuve de l’avenir : il aurait dans un premier temps aussi servi, selon certains projets, à déporter les Juifs vivant dans les territoires qu’il traverse, pour ensuite traverser la Mer Noire et emprunter le Dniepr. On pensait encore, à cette époque, à vaincre l’Union Soviétique rapidement. Les bateaux rendraient le SS indépendants du ministère des Transports et des trains réquisitionnés par la Wehrmacht.

Les nazis envisageaient sans doute la construction de plusieurs camps de travail au centre de l’Union Soviétique conquise, le long des voies fluviales. A Moghilev, le projet était gigantesque et il était d’emblée question d’installer des fours crématoires. On en commanda 32 à Topf & Söhne en novembre 1941, ce qui veut dire que le projet se voulait plus important qu’Auschwitz ne le fut plus tard. Il y aurait eu à la fois un camp de travail forcé et un centre d’extermination. Autre projet que nous connaissons, installer une chambre à gaz à Riga – et l’on peut penser que le schéma envisagé était le même : camp de travail et centre d’extermination.

Comme le territoire soviétique n’était pas encore conquis à l’automne 1941, on se mit à prévoir la construction de camps de travail forcé et de centres d’extermination plus à l’ouest, en Pologne. Les nazis se seraient sentis beaucoup plus libres en Union Soviétique, où ils étaient encore moins qu’en Pologne sous le regard international. Les témoins des massacres commis sur le territoire soviétique étaient voués aussi à la disparition, ultérieurement – dans le cadre du Plan Général pour l’Est.

Au moment même où l’o voit constituer des projets des camps de concentration et d’extermination, on sait que SS est en train de travailler, parallèlement, au Generalplan Ost, activé en 1941, qui prévoyait la déportation généralisée de 30 – 60 % des populations non germaniques de l’Europe Centrale et Orientale. On note l’antislavisme de la part des dirigeants nazis. En bas de « l’échelle », sont les Russes, Polonais, Serbes, Biélorusses, puis un peu mieux placés sont les Ukrainiens ou les Slovaques. Les Croates, les Tchèques sont mieux vus car on considère qu’il suffit de les regermaniser (ils sont pris pour des Germains de langue slave). Le plan est de déporter ou de tuer 30 à 50 millions de personnes « vers l’Est ».

2/3 des prisonniers de guerre soviétiques sont morts en camp de concentration, soit environ 3 500 000 personnes. On voit une extermination presque totale de ces prisonniers soviétiques en hiver 1941 – 1942, puis une diminution de leur mortalité, due au besoin de la main d’œuvre à partir de l’été 1942.

Le Generalplan Ost est un parmi plusieurs plans. Le 2 mai 1941, Göring présida une réunion, au cours de laquelle il fut dit que pour assurer l’alimentation de la population du Grand Reich et la mise en valeur de l’Union Soviétique, il fallait prévoir la mise à mort de vingt à trente millions de personnes. On prévit dès cette époque que la Wehrmacht se nourrirait aux dépens des peuples d’Union Soviétique et que beaucoup de gens mourraient de faim. On prévit également de désindustrialiser l’Union Soviétique. Le plan de famine ainsi conçu était vu comme l’un des moyens de faire mourir prioritairement les Juifs.

Cependant quand on envisagea concrètement d’affamer les centres urbains, on comprit que la qu’il y aurait aussitôt un danger de contamination de la Wehrmacht et de l’administration d’occupation par différents épidémies (ce que l’on avait déjà vu en Pologne). A l’automne 1941, on renonça au plan de famine pour les Juifs – et l’on intensifia les massacres par fusillades, et seuls les prisonniers de guerre soviétiques furent soumis à la famine dans des camps isolés du reste de la population. Dans ce contexte, la domination de l’espace dans l’Union Soviétique est particulièrement importante.

Important est le rôle de légitimation de la guerre germano-soviétique pour le déchaînement de la violence de type génocidaitre. Himmler ou Göring parlaient, avant le 22 juin 1941, de 30 millions de personnes qui devaient disparaître dans le cadre de la guerre. Il s’agit d’une violence assumée par le commandement de la Wehrmacht, ce qui fait que 13 millions de militaires et 14 millions de civils périrent en Union Soviétique du fait de l’attaque allemande.







Géographie du génocide des Juifs d’Ukraine

(dans les frontières actuelles de l’Ukraine, c’est-à-dire avec la Transnistrie, la Galicie Orientale et la Crimée). Au cœur de l’Ukraine, on procéda presque exclusivement à la fusillade sur place. En Galicie orientale, on pratiqua la fusillade et la déportation vers les camps d’extermination (dans 20% des cas). Le territoire actuel de l’Ukraine comptait, en juin 1941, selon l’historien ukrainien Alexander Kruglov, près de 2 700 000 Juifs, ce qui en faisait la première population juive en Europe et la deuxième dans le monde. Cette population était caractérisée par deux traits :
- 25 % habitaient dans les grandes villes : Kiev, Dniepropetrovsk, Lvov etc... ;
- la présence des kolkhozes juifs, que Staline avait permis de fonder. C’étaient des entités économiques qui ressemblaient plus au kibboutz qu’aux kolkhozes. Il y en avait par exemple plus de 100 en Crimée, avec un matériel ultramoderne, fourni par les Américains et autorisé par Staline.
Autre élément : l’ouest de l’Ukraine avait une densité de population juive plus grande qu’à l’est et on y trouvait plus de localités où la population juive dépassait 50 %.

L’historien Alexander Kruglov a pu étudier à la fois les archives soviétiques et allemandes et les confronter. Selon lui, 1,5 millions de Juifs ont été exterminés en Ukraine, soit plus de 60 % de la population juive qui y vivait avant la guerre. Cette extermination se déroule pour l’essentiel sur deux ans et demi, de juin 1941 à fin 1943 :

Ainsi observons les chiffres :
Au second semestre 1941 : 518 000 Juifs tués
1942 : 780 000 Juifs tués
1943 : 150 000 Juifs tués
1944 : 100 000 Juifs tués.

La radicalisation de l’année 1941 est particulièrement impressionnante:

Août 1941 : 85 000 victimes
Septembre 1941 : 143 000 victimes
Octobre 1941 : 120 000 victimes
Novembre 1941 : 60 000 victimes
Décembre 1941 : 100 000 victimes.

Cette radicalisation était le fruit des décisions prises dès la deuxième quinzaine de juillet 1941.

Entre juin et octobre 1942, on observe deux pics de tueries : l’une en août avec 175 000 victimes et l’autre en septembre avec 120 000 victimes.
En 1941, si l’on fait une moyenne macabre, on observe que les SS tuent 85 000 Juifs par mois soit 2600 par jour, en 1942, ils sont 64 000 par mois à mourir soit 2000 par jours et en 1943, on déplore 12 000 victimes par mois soit 400 par jour.
Selon les études de Wolfgang Benz et du Zentrum für Antisemitismusforschung berlinois (Dimensionen des Völkermordes, dtv, Stutgart, 1991), le nombre total des Juifs exterminés que ce soit en camp de la mort ou par la « Shoah par balles » oscillerait entre 5 300 000 et 6 200 000. Le chiffre avancé par Raul Hilberg il y a plusieurs années était de 5 100 000 mais il n’avait travaillé qu’à partir des seules archives nazies. Les chiffres donnés par Kruglov pour la seule Ukraine nous rapprochent de l’estimation haute de l’équipe de Wolfgang Benz.

Les vagues de l’extermination des Juifs en Ukraine

Au début, après la prise de décision d’extermination en fin juin 1941 jusqu’à mi-août 1941, les tueries concernent les « agents de judéo-bolchévisme », camouflées derrière une rhétorique politique, bien qu’on tue aussi des femmes (20 % des tués). Symboliquement, on remarquera que c’est la Wehrmacht qui inaugure les tueries de Juifs dans la ville de Sokal dès le 22 juin 1941. Très vite entrent en action les unités d’Einsatzgruppen qui collent à la Wehrmacht, et les bataillons de la police d’ordre, l’Ordnungspolizei. On exploite également de pogroms.

La deuxième vague commence au mois d’août et est marquée par le passage au génocide au centre de l’Ukraine. Elle correspond à la prise de conscience par les dirigeants des difficultés rencontrées par la Wehrmacht. On croit que si les circonstances sont contre le régime, c’est parce que les Juifs sont à l’œuvre. Himmler est sur le terrain de façon quasi permanente ; il demande l’intensification de l’extermination car Staline appelle à la lutte des partisans contre l’envahisseur fasciste. Deux grands massacres marquent plus particulièrement cette vague de tueries, où on change de dimensions. Fin août à Kamenets-Podolski au Sud, le premier massacre de très grande ampleur a lieu, commis par SS et la police sous la direction de Friedrich Jeckeln, qui supervise la mise à mort de presque 25 000 personnes en trois jours. Fin septembre 1941 à Babi Yar, les Einsatzgruppen et SS tuent 33 000 – 34 000 personnes en 2 jours. Le massacre de Stanislau le 12 octobre fait 10 000 victimes. On voit la systématisation des méthodes de tueries, et devenir un vrai SS passe par par la participation à de tels massacres.

A partir de mi-septembre et octobre, les massacres s’intensifient et diffusent du centre vers la Galicie Orientale à l’Ouest et en suivant le front à l’Est. En Pologne ont lieu en même temps les premières exterminations par le gaz. La Kripo met parallèlement en place des camions au pot d’échappement dirigé vers l’intérieur, qui sont testés en Ukraine et en Biélorussie.

La troisième vague, dans la continuation de la deuxième, se déroule à l’hiver 1941-1942, principalement dans l’est du pays, jusqu’en Crimée. Dans l’ouest, il y a un répit pendant l’hiver. Les unités d’Einsatzgruppen qui suivent la Wehrmacht, élargissent leur cible : ce n’est plus que contre les « judéo-bolchéviques », l’objectif est d’exterminer les communautés entières. Au plus tard en novembre 1941, le Führer permet l’extermination immédiate des Juifs de toute l’Europe.

En juin-juillet 1942, est coordonnée la planification de l’Aktion Reinhard, destinée à exterminer tous les Juifs de Pologne. Himmler a expliqué, dans un discours prononcé pour l’enterrement de Heydrich (9 juin 1942) que « la migration » (c’est-à-dire la mise à mort) des Juifs d’Europe devrait être terminée en un an. A partir de 1942, les Juifs ukrainiens sont systématiquement exterminés, parallèlement à l’Aktion Reinhard : on les regroupe progressivement, et on les tue systématiquement en fonction des hommes disponibles. La déportation vers des centres d’extermination n’a pas lieu à cause de l’absence de voies ferrées suffisamment développées. Les distances sont importantes, surtout dans l’Est. Il y a des difficultés de communication avec le commandement berlinois : les hommes doivent se débrouiller eux-mêmes. Le génocide des Juifs est, dans cette partie de l’Europe, plus artisanal qu’industriel.

La quatrième vague en fin 1943 – début 1944, est marquée par le massacre des travailleurs forcés Juifs, (par exemple des constructeurs de la route stratégique Durchgangstrasse IV). Ce sont les derniers Juifs qui ont survécus, ils sont tués au plus tard au début de 1944. En même temps, continue la lutte contre les partisans, car une partie des Juifs ont réfugié dans les groupes de partisans (davantage en Biélorussie qu’en Ukraine).

Sur tout le territoire ukrainien, on compte ainsi environ 2 000 sites de massacres.







Mardi 11 Novembre 2008
Fanny Chassain et Tiina Jaksman
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